Tip

Catherine et Wendy bavardent tranquillement dans la grande salle bien éclairée du Far East Chop Suey de L.A. Catherine porte une robe verte échancrée et un chapeau démodé d’avant la dépression. Sa sœur ainée a opté pour un tailleur gris, une écharpe et un chapeau bleu de la même époque. Quand Wendy lui a téléphoné, elle a dit « je dois te parler ». Catherine a compris. Le chapeau et le restaurant forment un lien avec leur passé même si elles étaient trop jeunes à l’époque pour s’habiller comme les élégantes qui promenaient leurs chiens sur Hollywood Boulevard.
Un couple qui a fini de manger est assis derrière Catherine. L’homme vérifie la souche puis il appelle la serveuse. « Le poulet n’était pas assez cuit, et la sauce un peu amère. ». Il regarde la serveuse en agitant la note sous son nez. « Je suis déçu, très déçu » dit-il encore. La serveuse sourit à la femme qui regarde à travers la fenêtre une grande Lincoln Cosmopolitan jaune qui vient de se garer. Un homme ouvre la portière à une blonde grande et mince qui tient un caniche en main. « Regarde Rick, c’est Kim Novak, c’est incroyable, c’est elle ! ». L’homme ajoute « je suis désolé, vous n’aurez pas de pourboire cette fois-ci. Dites-le au chef ». La serveuse acquiesce sans un mot. Au moment de sortir, l’homme se retourne en direction de Wendy qui a suivi la scène et lui lance un clin d’œil un peu osé.
« Il parait que Kim Novak vient de passer dans la rue » dit Wendy à sa jeune sœur. « Tu n’écoutes pas ce que je te dis » répond celle-ci en déposant sa tasse de thé, les joues en feu. « Je t’écoute. Et puis je crois avoir du succès avec les hommes. Que devrais-je faire d’après toi ? Epouser Jim m’ennuie un peu, mais il a une bonne situation. »
La serveuse se dirige vers leur table, elles passent commande d’un poulet aux œufs, petits pois et riz pour Wendy. Catherine n’a pas très faim, elle demande une portion de riz aux légumes variés, sans viande. « Pas de problème » répond la serveuse affable, c’est la plus jeune des filles du restaurant. « Comment vous appelez-vous ? » interroge Wendy, « Alice », madame. « Merci Alice, vous nous apporterez un autre pot de thé ». Elle reprend la conversation avec sa sœur. « Nous venions souvent ici avec Nolan, tu te rappelles ? ». Catherine l’écoute en silence, elle a les yeux humides, prend un mouchoir et essuie une larme qui contient toute une douleur tue.
« Je ne sais vraiment pas quoi faire » dit Wendy, observant toujours la belle décapotable garée de l’autre côté de leur fenêtre.
En partant, elle laisse un bon pourboire pour Alice.

Sur une proposition de l'atelier d'écriture in absentia, d'après un tableau d'Edward Hopper.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye