18 juin

Deux dates clés de l’histoire européenne : la défaite de Waterloo en 1815 et l’appel du général de Gaulle en 1940 me viennent en mémoire aujourd’hui.
Dans trois ans, nous célèbrerons le deux centième anniversaire de la bataille de Waterloo.
Deux siècles ! Dans la mémoire collective que j’ingurgite « en mon for intérieur » cela pourrait faire deux millénaires, tellement la distance subjective est grande entre les guerres napoléoniennes et le monde dans lequel je vis, aujourd’hui, une autre planète Terre tout aussi bien. Napoléon, l’épopée postrévolutionnaire, les grandes batailles où des masses d’hommes en uniformes chamarrés s’affrontent sur des champs que l’œil peut embrasser d’un bord à l’autre de l’horizon depuis une hauteur, cette litanie de noms pour des victoires ou des défaites, ces films, la littérature, les peintures historiques, Guerre et Paix, le Colonel Chabert, le Rouge et le Noir, Austerlitz, Iéna, Eylau, Wagram, Arcole « Soldats, suivez votre général ! », Pyramides « Soldats, du haut de ces monuments postmodernes, quarante siècle d’ennui vous contemplent », Waterloo et le bon mot de Cambronne, Waterloo et « la garde meurt mais ne se rend pas », Waterloo « Si Grouchy s’était un peu dépêché », Waterloo et la butte du Lion, tout ce fatras coloré relève tant du grand spectacle, pompier, kitsch, romantique tombé en désuétude, poussière de vieux almanachs, que j’en éprouve une distance pareille à celle que j’éprouvais étant gosse lorsque je regardais fasciné au cinéma les péplums sur la chute de l’empire romain, Cléopâtre, ou plus récemment Gladiator et autres séries B. Mais deux siècles !
La perception du temps n’évolue pas de manière linéaire dans la mémoire, personnelle ou collective, comme sur les lignes du temps de nos manuels d’histoire ; les flux de pensées foncent parfois tels des bolides de Formule 1 sur certains segments de cette droite, accélèrent, décélèrent, avancent au ralenti sur d’autres segments, 4x4 enlisés, patinant dans les sables. Pour certains le temps s’arrête parfois en un point, et fini, ils font du sur-place pour l’éternité ; d’autres oublieux, mémoires anhistoriques ignorent même cette notion. Mais nous vivons des temps de « mémoire », non pas dans la distance : dans l’immédiateté des émotions, il parait que c’est un progrès de la conscience morale.
Je parie qu’Hollywood va nous lancer une mode de films napoléoniens, peut-être de grands remakes des batailles, en images de synthèse, en 3D. Il y a des idées pour quelques blockbusters, les super-héros commencent à fatiguer, les extraterrestres aussi. Revenons à la Terre et son histoire riche en beaux carnages.
Alors oui, aujourd’hui, cent quatre-vingt dix septième anniversaire de la bataille de Waterloo : exit l’Empereur.
Un moment pivot de l’histoire de l’Europe moderne. Après l’Empire, l’ascension et la gloire des états-nations, le « concert européen » des alliances dynastiques qui dominera tout le dix-neuvième siècle au milieu de péripéties énormes, hugoliennes, un siècle d’expansion jusqu’à la catastrophe dans laquelle s’abîmera la civilisation du continent un premier août 1914.
Ne fut-ce alors que pour cette valeur de lien entre les « Pyramides », la « Chute de l’Empire Romain », et « Waterloo » d’une part, et puis la traversée océanique d’une vague qui s’écrase presque exactement un siècle plus tard, sur les rivages du vingtième siècle, entre Sarajevo, et les Flandres, les Dardanelles et le Palais d’Hiver, alors oui, ce moment pivot d’un affrontement sur une plaine morne près de Bruxelles, mérite une fois, non, deux cent fois, d’être rappelé, commémoré, lu, revécu, médité.
Vive l’Empereur !

Les commémorations du soixantième-dixième anniversaire de l’appel à la résistance sont derrière nous depuis deux ans. La prochaine année forte pour se rappeler la seconde guerre mondiale sera dans vingt-sept ou vingt-huit ans pour le centenaire, en 2039, 2040. Mais qui sera là pour s’en rappeler ? Moi, y serai-je ? Vous, y serez-vous ? Des automates, des mémoires mortes, les insectes d’après la fin du monde ?
J’essaye, j’imagine, c’est difficile, dans moins de trente ans, ce monde dans lequel je vis, à quoi ressemblera-t-il ? Non, cela je le sais déjà : il suffit de lire de la science-fiction, ou des rapports de bureaux d’étude, de prospective, ce qui revient au même, rien ne se démodant plus vite que le futur. Un exemple ? Le rapport de l’équipe « Global Research » de la banque HSBC : The World in 2050.(Je suis injuste, ce dernier rapport est très bien fait, et j’en recommande la lecture, en prenant toutes les précautions d’usage bien entendu).

La question est plutôt : ce monde futur, quel rapport aura-t-il avec son passé, un passé vieux d’un siècle en 2040? Mon « Moi » futur, hypothétique, éprouvera-t-il une perception d’éloignement aussi accusée que celle que je ressens à l’évocation de Waterloo, à deux siècles de distance ? L’écoulement du temps ira-t-il en s’accélérant ? Un rebond dans l’inflation de l’univers ? L’énergie noire ? Oui, peut-être, noire comme le Mal incarné par le vingtième siècle en ses abysses totalitaires. Ou alors, immobilisé, englué dans une stase, temps à l’arrêt dans la reviviscence obsessionnelle du Mal, le nazisme et ses avatars postmodernes ayant, en fin de compte, triomphé partout sur la planète ? Pure hypothèse, car ce Moi futur se pose la question avec trente années d’avance, et la réponse en est déjà modifiée. Information, feedback.
J’imagine que 1940 n’aura plus grande importance dans l’ordre du souvenir du monde de 2040, tout simplement parce que l’Europe aura cessé depuis longtemps de peser d’un poids significatif sur les décisions mondiales.
D’autre côté, « 1940 » deviendra peut-être l’icône globalisée d’une culture du cauchemar, pour le meilleur – « éviter que cela recommence », dans un monde apaisé, dynamique, rééquilibré entre anciennes et nouvelles puissances, entraîné par une boucle vertueuse d’innovation et de croissance durable, ou pour le pire – « à l’heure d’une guerre civile mondialisée » où le double impact d’une course aux ressources rares et précieuses (énergies fossiles, minéraux, nourriture, eaux), associé à des chocs externes (pollution, climat qui danse le rigodon) ramènera à sa juste proportion, d’une guéguerre d’opérette, les péripéties de l’armée française en déroute, et de ce qui s’ensuivit, précisément en ce 18 juin 1940, du chef du Général de Gaulle, dernier représentant de la vieille école du commandement des hommes, extraterrestre en somme pour les futures générations qui ne comprendront pas le sens d’un « appel ».
Et de quoi s’agissait-il au juste ?
D’un appel à poursuivre le combat, à résister. Oui, cela est connu. Mais ce texte a aussi une dimension prophétique, comme tous les grands discours, il « voit l’avenir », il le pétrit. Et aussi une puissance des mots. De Gaulle dit « cette guerre est une guerre mondiale ». Qui en avait si justement conscience en ce bel été 40 ? Avant la bataille d’Angleterre, l’invasion des Balkans, Barbarossa et l’invasion de l’Union Soviétique, Pearl Harbour et l’engagement américain, la guerre du Pacifique, sur tous les continents, tous les océans du globe?
En fait, je crois, oui, que l’Appel du 18 juin, est déjà, aujourd’hui, aussi beau et noble que de l’antique gréco-romain, dont il s’inspire, aussi éternel et désuet que les ruines de la civilisation européenne…
Touristes de l’avenir, visitez les ruines de l’Acropole, et de la mémoire de l’Europe. Prenez exemple sur l’appel du 18 juin.

Et n’oubliez pas, demain, en 2040 !

Vive la République !
Vive la France !




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