Ceux qui marchent dans l'obscurité

Les générations futures ne demanderont rien. Elles ne se souviendront même pas que nous avons existé.


Deux ans que je n’avais plus été au théâtre à Bruxelles.
Deux chroniques entendues sur Musique 3, l’une lundi dernier, l’autre vendredi dernier, traversant le bois de la Cambre en voiture, me rendant à mon travail, m’ont décidé.
Rien de classique, ni dans le texte, ni dans la mise en scène : mais un texte fort qui me ferra dès la première réplique -- de mémoire : « Se lever, se mettre debout, mettre un pas devant l’autre, l’homme est fait pour marcher, faire un pas : c’est quelque chose de définitif… » -- mais une mise en scène sobre et forte qui me happa dès la vision d’ensemble des acteurs présents, toujours à six sur la scène, et des trouvailles, des inventions pour faire circuler la parole, les pas, les personnages, la musique, dans un flux ininterrompu de cent et cinq minutes sur le non-sens de la vie, les souvenirs, les petits riens, la mort des vieux, Dieu en personne.
Tous les personnages, incarnations multiples sur le visage des acteurs qui changent de peau, portant valises ou sacs à dos, lampes de poche sous le visage, six visages éclairés par-dessous, monologues, dialogues, polyphonies, même les morts se mettent à remuer, à parler, et Dieu, grandiose trouvaille, sauf qu’on n’entend pas ce qu’il répond de décisif aux questions qui nous taraudent :  « Pourquoi ai-je créé le Mal ? » car le bruit d’un train déboule à ce moment-là. Tous les personnages vont d’un endroit à l’autre dans l’obscurité de la ville, en errance, l’état normal de l’homme debout. Ceux qui se posent des questions sur l’être, ceux qui pleurent le départ de la bien-aimée, ceux qui passent par là et voudraient juste qu’on leur fiche la paix, envie de pisser, de dormir. Ils emportent leur flot de souvenirs, de pulsions, la sarabande infernale des démons intérieurs, la faim « le hareng », le sexe, la pensée « post moderne, Sorbonne et rive gauche ». Et puis il y a aussi ceux qui ne peuvent pas bouger, ou si peu, chaise roulante, les vieux parents, les agonisants, et la question : qui ne franchira pas cette nuit ? La nuit où des fils voudraient bien rejoindre leur vieille mère malade mais décident plutôt de battre le pavé de la ville de leur semelle, une valise à bout de bras. Ils se disent quand même, ces fils qu’une culpabilité ronge, qu’ils devraient passer chez leur mère récupérer l’encyclopédie française dans laquelle il y a réponse à tout.
Le feront-ils ?
Que vient faire Dieu dans cette promenade nocturne ? Et pourquoi tient-il lui aussi une valise ?
Comme c’est étrange, les personnages circulent au milieu des spectateurs, la scène est aussi l’espace entre les rangées de fauteuils, bien espacés. Il y a des lignes blanches, des passages cloutés à vos pieds de spectateurs.
Mais oui, j’ai eu moi aussi envie de me lever, me joindre à la troupe des ces comédiens existentiels, marcher, marcher, marcher, jusqu’au bout de la nuit, en traînant ma valise bourrée de mauvaises pensées, de remords de ce qui aurait pu mais ne fut pas, de ce qui manqua qui n’aurait pas du.
Vous aussi, ne réfléchissez plus, foncez, avant qu’il ne soit trop tard. Réservez vite vos places à l’Atelier 210. Ne manquez pas ce spectacle, retenez ce nom « Hanokh Levin », écrivain israélien qui termina la pièce en phase terminale d’un cancer, mort en 1999, et ce titre « Ceux qui marchent dans l’obscurité ».
Ceux-là. Nous autres.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye