Chez Dorothy's


Elle avait mangé un toast au saumon servi sur un lit de salade au milieu des gens indifférents assis autour d’elle, chacun d’entre eux comme une île au milieu de l’océan, faisant abstraction du brouhaha des conversations avec le barrage de leurs pensées, de leurs souvenirs. Chacun préservait sa bulle de solitude de l’érosion continuelle du bruit de la circulation automobile très dense cet après-midi, des klaxons de chauffeurs de taxi pressés, des gros autobus jaunes qui dévalaient à toute vitesse, des conversations sereines ou tourmentées d’autres couples à la terrasse.
Tout comme elle, assise avec le producteur qui l’avait aperçue en passant, à travers la vitre du « Dorothy’s ». Elle lui avait fait un petit signe de la main, il était entré vaguement gêné. Quelle surprise, que faisait-elle donc là ?
Il parlait vite, trop vite pour elle, il ne s’excusa même pas de son rendez-vous manqué, elle se forçait elle-même à paraître enjouée, souriante, au-delà de ces obligations de la vie sociale, des convenances, car après tout, ce qu’il disait, oui, son projet de film à l’avant-garde des courants artistiques les plus pointus, à contre-courant du consensus, des conventions, cela valait bien mille excuses, l’art et l’audace primaient sur les petits détails insignifiants de la vie quotidienne.
Il lui parlait de ses amis, Warhol, bien sûr, qui l’avait recommandée pour le rôle, mais elle ne suivant pas les détours compliqués de ses explications, elle rêvait, tout sourire, toute enjouée, superficielle et brillante comme ils l’aimaient, elle rêvait au calme bleu de l’océan, au luxe du sable établé à l’infini sur les plages qu’elle parcourait enfant avec sa mère.
Il lui offrit un café qu’elle ne toucha pas, ne remarqua pas qu’il se leva d’un coup. Lui avait-elle dit quelque chose ? N’était-ce pas plutôt parce qu’elle n’avait rien dit ? « Je vous rappellerai, Norma ». Elle fit un petit signe de la tête, un doux sourire triste, elle se demanda à quel moment de sa vie les choses avaient mal tournés, elle n’intéressait donc plus personne ?
Ce fut comme s’il n’avait jamais été là ce producteur, il s’était dissipé dans le brouillard et le tumulte de New-York.
Les pensées de Norma s’envolèrent alors vers la soirée qui l’attendait. Quelle excitation ! « Mon Dieu » pensa-t-elle, « j’ai envie de prier pour ce moment merveilleux ». Cette journée perdue, vide, qu’est-ce qui pourrait la sauver si ce n’est une fête ? Oui, ce soir, la réception où elle était invitée pour la campagne du jeune sénateur, au Waldorf-Astoria, ce serait tellement… tellement…
Une goutte de pluie se forma devant ses yeux qu’elle chassa avec grâce.
Norma était heureuse de perdre son temps. C’était le plus grand luxe en ce monde.
Elle décida de rentrer chez elle, héla un taxi : « Upper West Side » dit-elle au chauffeur, un jeune homme à la peau foncée, souriant.
« Et surtout, prenez tout votre temps ».

Rédigé en atelier d'écriture, deuxième série. 1er juin.

Commentaires

  1. As-tu lu "Blonde" de Joyce Carol Oates ?
    J'ai trouvé que le concept développé par l'auteur (à savoir prendre le personnage de Marilyn et les grands éléments de sa vie pour en faire une fiction absolument pas biographique) se rapproche de tes "Métamorphoses de C." ou du moins de ce que j'en ai compris.

    Laure P. ou R. (c'est selon), qui n'écrit absolument plus rien depuis qu'elle a quitté l'atelier sauf un blog mais dont le niveau n'est pas complètement le même...

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  2. Bonjour Laure.

    Merci pour ton message.

    Je n'ai pas lu "Blonde". Mais voici une petite histoire vraie.

    Quelqu'un m'a dit que c'était le plus grand roman du XXIe siècle, après l'Ulysse de James Joyce pour le XXe.

    Cela se passait dans une petite ville étudiante près de Bruxelles, la semaine dernière.

    La veille, j'avais acheté ce gros roman de Joyce Carol Oates chez Filigranes Corner. Je ne connaissais rien de ce roman, je cherchais quelque chose sur Marilyn.

    J'avais décidé d'écrire un texte sur Marilyn suite à deux circonstances. La première, une photo que j'avais dénichée d'elle sur le net, celle où on la voit en train de lire Ulysse... "Marilyn et la littérature. Il y a quelque chose à creuser", me suis-je dit.

    La seconde, quelques jours auparavant dans la campagne flamande, j'entendais les dernières bribes d'une émission à la radio où l'on évoquait à propos du cinquantième anniversaire de sa disparition qui se rapproche (5 août 1962 - 2012), de ses derniers moments, d'un coup de fil passé à son psychanalyste qui l'avait remballée, et puis après sa mort de l'état de ses comptes en banque, plutôt maigres, du peu de cash qu'elle gardait dans sa grande maison californienne, bref une Marilyn seule et fauchée... Je voyais quelque chose...
    J'ai dit à mon épouse que j'avais envie d'écrire une nouvelle sur elle.

    J'ai rédigé le deuxième billet inspiré par Marilyn le 1er juin à l'atelier. J'avais appris ce matin-là en roulant vers mon travail que c'était l'anniversaire de sa naissance. C'était la moindre des choses.

    Cette histoire est en train de se faire, et en voici un nouveau jalon avec ton commentaire.

    C.

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