Dernière Danse


Nouvelle un peu théâtrale

La renommée est volage. Je vis maintenant dans mon travail et dans quelques relations avec les personnes sur qui je puisse vraiment compter. La renommée va passer, et de la gloire  j’en ai eu si longtemps. Si ça passe, j'ai toujours su que c'était volage. Donc, au moins c'est quelque chose que j'ai vécu, mais ce n'est pas là où je vis.


Marilyn Monroe


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Des gradins en béton brut, des chaises éparpillées, un fauteuil en cuir fatigué. Des affiches de film déchirées pendent aux murs. Trainées de suie ou de bougie. Eclairage indirect, lumière douce. L’actrice feuillète un magasine. Elle est habillée d’un jean, d’une chemise blanche. Elle se lève de son fauteuil, invite les spectateurs à entrer dans la pièce, leur fait des signes de la main. Un grand rideau pourpre est tiré devant la scène.

Venez !
Ne faites pas attention au désordre, c’est comme ça tous les soirs…
Il y a quelques chaises par là… Oui, vous pouvez les déplacer… Ici, oui, disposez-les en cercle… Installez-vous, mettez-vous à votre aise… Mettez-vous sur les gradins, si vous préférez… Il y a toute la place nécessaire.
Venez !
Avec vous, un peu de la rumeur du monde vient d’entrer dans ce lieu clos, un peu de la lueur du jour qui passe par les hautes fenêtres. Ici nous allumerons les feux de la scène. Vous verrez comme des étoiles piquées dans le grand rideau cramoisi du fond.
Vous êtes mes invités d’un soir. Ici, c’est une ancienne usine, des entrepôts de viande désaffectés. Des lieux où des hommes ont travaillés sur plusieurs générations, leur labeur a construit une société qui les a oubliés. J’aime ces lieux vides, on imagine des choses, avec peu, on construit une mémoire.
Mon histoire pourrait débuter par un trille de rossignol très fluide qui monterait dans l’air embaumé, par un millier de bougies dont la lumière tremblotante évoquerait les reflets de la lune dans l’eau du lac, par une pointe de citron vert qui flotterait depuis des pays ensoleillés jusqu’à vous. Ne sentez-vous pas quelque chose de spécial dans l’air? Voyez-vous ces éclats de satin qui brillent sur le rideau ? Entendez-vous les pépiements des oiseaux dans le crépuscule du soir?
Tous les soirs, vous vous mettez en place, disponibles, prêts à capter les vibrations d’une histoire que je vais jouer devant vous. C’est ce que vous attendez, vous êtes venus pour cela.
Oui ! Pour frémir au bruissement de la page d’un livre qu’on tourne pendant que votre mère vous raconte une histoire.
Oui ! Pour frissonner avec l’onde fraîche de l’eau qui se déverse de la petite cascade, là-bas dans le coin de la pièce.
Oui ! Pour vous laissez entraîner par ma voix, mon corps, des scènes de films.
A présent, les bruits de l’extérieur s’éloignent, les feux du jour s’apaisent, l’air acquiert une pureté de savane au commencement du monde.
Vos corps se tassent un peu sur les chaises, votre bouche se détend pour libérer cette bulle de silence qui montait en vous. Je souhaite que vos corps se débarrassent des soucis du quotidien, s’allègent, car maintenant… Attention… Des personnages vont entrer en scène.
Telle, vous me voyez… faire un tour… et puis…
Disparaître !

La salle est plongée dans l’obscurité pour un bref moment.
Tout d’un coup des projecteurs éclairent le centre de la scène, et l’artiste. Lumière blanche, crue.

Poopoo Pidoo!
Je suis de retour. Je n’ai pas été absente très longtemps, juste le temps de quelques battements de vos cœurs. Je suis un peu facétieuse avec vous ce soir.
Vous verrez apparaître tous mes personnages lorsque vous entendrez un son de guitare électrique qui déchire le silence.

Stridence d’un accord de guitare électrique.

Voila !
L’avez-vous entendue ? Elle annoncera chacune de mes apparitions. Un détail de mon corps changera à chaque fois: ma coiffure, mes souliers, un petit pas de danse irrésistible pour vous amuser.
Vous n’aviez pas remarqué ? Pendant que vous étiez distraits par le son de la guitare, j’ai agrafé en vitesse un camélia dans mes cheveux d’or, blanc comme l’enfance et sa pureté. Commençons par mon enfance alors. Vous êtes là pour écouter le récit de ma vie n’est-ce pas ?
Ce spectacle, j’ai décidé de le monter pour m’aider à survivre, dépasser le cap de chaque jour, apprendre à mourir un peu et jouir du bonheur de la vie. C’est moi qui l’ai écrit, ai mis en scène ses moindres détails, et aussi l’aménagement de ce lieu en un théâtre, la musique, les lumières, la décoration des murs. Même les chaises, le fauteuil, le désordre apparent, tout est voulu. Comment je fais pour apparaître et disparaître devant vous, au milieu de vous ? C’est mon petit secret.
Le camélia, mon enfance : j’étais heureuse. Je courrais sur les plages, le sable chaud caressait mes pieds nus. Une période de félicité avec le souvenir de ma mère généreuse comme les blés mûrs. Les champs de la mémoire ont été – hélas ! – fauchés depuis. L’orphelinat est passé par là.
Oh ! Je risque de glisser trop vite du bonheur au désespoir.
C’est trop rapide ! Le déchirement aigu de la guitare.
Et je disparais…

Des accords de guitare électrique. La salle est plongée dans l’obscurité pour quelques secondes.
Tout d’un coup les projecteurs se rallument, éclairent le fond de la scène devant les rideaux, d’une lumière rouge, deux faisceaux qui balayent la salle. L’artiste porte une tenue de music-hall.

J’ai grandi !
Et j’ai beaucoup trottiné. Regardez mes souliers rouges vernis. Les talons sont tout usés. C’est difficile, comment marcher vite avec des hauts talons ? Avant, j’avançais comme une poule… Comme ceci… Comme cela… C’est charmant, ridicule, peu seyant pour une femme, comment dire… un tout petit peu moins jeune !
J’ai été, oui, ce qui s’appelle une poule de luxe, parfumée de cette fragrance qui évoque la splendeur du diamant. Vous connaissez très bien cette période de ma vie, tout le monde la connait, le cinéma, le show business, la mode. Vogue, Harper’s Bazaar, Look!
Mais j’étais très jeune, sans expérience. J’ai vite appris.
Regardez mes souliers, les talons ont disparu à force de marcher, de danser, de virevolter. Je vous les jette ! Attrapez-les ! Souvenirs ! Trophées !
Celle qui était une idole s’est déchaussée, pieds nus devant vous. Retour à la case départ. Ah ! Ce riff de guitare qui revient !

La salle est plongée dans l’obscurité. 
Les accords se prolongent, on entend peut-être le début d’une chanson, des paroles…

Vite ! Je m’en vais, je glisse dans le fond de la scène où vous ne me voyez plus. Seule ma voix éraillée est là pour vous, cette voix qui s’est mise à chanter il y a longtemps.
Ah ! Le monde entier a connu ma voix.
Mais là… Silence…
Je remonte doucement du bleu de la nuit, les lumières indirectes se projettent sur la voûte de la salle. Qui suis-je maintenant ? Suis-je redevenue une petite fille ? Ma robe bleue ciel avec ce ruban blanc, n’est-elle pas jolie ? Fait-elle illusion ?
Et maintenant, écoutez bien, le moment est venu de vous raconter l’histoire de la fille qui est tombée dans le terrier du lapin, et ce qu’il advint d’elle après sa rencontre avec le Roi de Cœur du pays à la bannière magique pleine d’étoiles…

L’actrice se dirige lentement au milieu de la scène, les lumières passent au jaune, à l’orange, reviennent au bleu. En marchant elle donne l’impression qu’elle se déshabille pendant que la guitare joue des accords mélancoliques.
Lorsqu’elle s’installe dans le fauteuil qu’elle occupait au début, la lumière redevient blanche, l’actrice s’est transformée sous nos yeux, habillée d’un jean, et d’une chemise blanche. Elle dépose le magasine qu’elle était en train de feuilleter. 

J’avais décidé de donner un grand coup de balai dans mon existence après mon troisième divorce. Déblayez ! Videz les caves !  Les mansardes, les placards ! Arrachez les mauvaises herbes ! Vendez ! Cette vie de luxe dans laquelle je m’engluais comme une fleur vénéneuse, aux oubliettes ! Dans le caniveau ! Il fallait abandonner cette pourriture, derrière moi dans un terrain vague, repartir de zéro ou presque rien.
J’abandonnai d’abord mon nom de scène, ces initiales, cette lettre redoublée à travers laquelle le monde entier me connait, ce cri vers « Mère ! Mère, pourquoi m’as-tu abandonnée ? »
Je décidai de ne plus jamais prononcer ce nom qui m’avait enfermée dans une image, qui avait failli me tuer, de revenir à mon nom d’origine.
Mes finances se portaient au plus mal, dépression, plus de liquidités, envolés les cash-flows ! A sec comme la source dans laquelle je puisais ma joie de vivre, mes souvenirs d’innocence. Il me restait quatre mille dollars sur un compte et deux cent autres dans la poche de mon jeans. Plein de dettes. Et ma grande villa à Los Angeles.
Les nuits j’y déambulais, d’une pièce vide à l’autre, sur les terrasses, autour de la piscine à sec, sans trouver le sommeil. J’avais renoncé aux somnifères. Je m’étais déjà débarrassée du mobilier pour calmer quelques créanciers. La Californie, les studios, les magasines de mode, les photos de poupée, tout ce système m’était devenu odieux. Je suis sûre qu’à l’époque j’aurais pu finir bêtement en avalant une boîte entière de ces drogues. J’en éprouvais la tentation, et le dégoût.
Dans un de mes demi-rêves récurrents, je voyais un gros œil rouge d’où pleuvaient de petites pastilles blanches, des gélules, des dragées à profusion : Seconal, Demerol, Nembutal. Elles s’infiltraient dans mon corps par mes narines dilatées de peur, ma bouche haletante, mes oreilles captives des moindres bruits de la nuit. Elles m’étouffaient, et je restais prisonnière de l’emprise maléfique de l’œil, forcée d’ingurgiter les comprimés du sommeil. Je me réveillais la nuque en sueur. 
Un matin, j’avais pris ma décision. Vendre la villa, quitter la côte Ouest. Refaire une vie avec ce que j’aimais, au plus profond de moi. C’est ce que je fis.
Avec le produit résiduel de la vente, une fois tous mes comptes apurés, les dettes remboursées, je m’installai ici, dans cette ville remplie d’une énergie sauvage où personne ne vous court après, ne juge vos manières, vos habits ; où l’immigrant pauvre, les filles et les fils d’immigrants d’Ellis Island, le policeman irlandais, le petit garçon qui cire les chaussures, le vendeur ambulant de hot dogs, l’adjoint du maire, le banquier, la starlette d’Hollywood qui débarque, tous emportés dans le même tourbillon : New-York !
J’étais bien décidée à commencer une nouvelle vie.
Je m’étais remise au théâtre. Avec l’aide d’un ami de l’Actors Studio, je pris contact avec le milieu artistique et finis après plusieurs mois de doute, d’errance à décrocher un rôle, celui de Maggie, dans la pièce « Une chatte sur un toit brûlant ». Vous vous rappelez de la prestation de Liz Taylor dans le film de Richard Brooks. Je voulais faire mieux qu’elle sur les planches d’une petite scène, modestement, off-Broadway pour commencer. Le metteur en scène y croyait. Il me disait « Norma, ce rôle est pour toi, c’est la clé… » … Il voulait dire, la clé de ma nouvelle vie… Moi j’entendais : la clé de la petite poupée mécanique qui va être remontée, faire un petit pas de danse, tirer sa révérence… Mais ça, c’était quand j’avais le blues ! En général, je me sentais plutôt bien… Alors, oui, je m’étais mise au travail avec acharnement. 
Voila où j’en étais lorsque je fus invitée à une soirée au Waldorf-Astoria.
Ce jour-là, je fignolais mon rôle pour la première de la pièce qui avait lieu le lendemain. Je n’avais pas l’intention de gâcher la première, il y avait une soirée au Waldorf-Astoria avant ça, d’accord ; j’y montrerais juste le bout de mon nez, ferait risette aux photographes de presse, mettrait mon sourire à contribution pour une bonne cause, boirait peut-être un, ou deux verres maximum, de champagne uniquement, et puis je rentrerais tôt dans mon appartement douillet qui donne sur Central Park, et dodo!
Voila, c’était une bonne résolution, un programme raisonnable. Mais j’anticipe !
Je m’étais levée tôt pour me mettre à l’ouvrage. Dans la matinée j’avais même tenté de reprendre contact avec un producteur de cinéma, mais il n’était pas venu au rendez-vous qu’il m’avait fixé dans le parc. Je me promenai sans but, retournai à mon appartement. J’avais commandé des fleurs ! C’était pour mon anniversaire. Je croisai le producteur plus tard dans la journée par hasard, j’étais attablée dans un restaurant sur la Cinquième Avenue, et je compris qu’il m’aurait laissé tomber de toute manière. Il n’avait pas grand-chose à me dire. Je crois qu’il s’était senti obligé de me contacter, rapport à de vagues connaissances communes… Je me sentais déçue. Trahie ? Non, juste mise un peu de côté… dans le fond, le faste des années hollywoodiennes brillait toujours d’un éclat dangereux dans ma mémoire. Cela faisait six mois que j’étais à New-York, l’air et le soleil de la Californie me manquaient. Bref, je balayai le désagrément que le producteur m’avait occasionné et me préparai pour la soirée.
 La dernière fois que j’avais été conviée à une manifestation publique c’était pour célébrer l’anniversaire du président. Je m’en étais tirée avec une petite chanson… Cette fois, son frère lançait sa campagne pour l’élection sénatoriale dans l’état de New-York. J’aurais dû me méfier… Ce travail tout neuf pour le théâtre ne m’avait pas encore complètement guérie de mes démons, j’arrivais plus ou moins à dormir sans l’aide de somnifères, j’étais contente de me laisser emporter par la foule anonyme lorsque je me promenais dans les rues, j’étudiais mon texte, je le répétais, je plongeais à fond dans le personnage de Maggie, l’épouse délaissée, brûlante de désir, dans ce Sud profond où Tennessee Williams a mis en scène ces drames du couple qui nous touchent tant. J’incarnais Maggie devant le miroir, je pensais comme Maggie en dégustant mon toast à la confiture d’orange le matin, en écoutant Walter Cronkite, je rêvais de mon partenaire, le séduisant Montgomery Clift qui allait incarner Brick, mon mari sur scène. J’aurais du être mieux préparée, plus forte…
Le taxi me déposa à l’entrée de l’hôtel et tout de suite je compris que cette soirée allait partir de travers. Des couples masqués se tenaient enlacés tout le long du parcours jusqu’au lobby, des clowns amusaient l’assistance à coup de blagues obscènes, des serveurs, masqués eux aussi, portaient des corbeilles à fruit où bougeaient des choses… Très vite quelqu’un mis un masque, un simple loup, devant mes yeux et me glissa à l’oreille : 

Et si tu vas poursuivre le lapin
Et que tu sais que tu vas tomber…

Cette soirée ne ressemblait pas du tout à un meeting politique. J’étais paniquée, je m’étais trompée d’événement. Mais il semblait bien que non ! Un homme, grand, masqué, vint vers moi. Je l’avais reconnu, je ne pouvais pas le manquer, c’était lui, le futur sénateur. Il m’harponna par le bras, et très doux m’entraîna dans un salon privé où des tas de gens, tous masqués, buvaient, grignotaient, dansaient, parlaient, un peu de politique, beaucoup d’argent et de sexe.
 « Chère amie, vous êtes superbe, je vous attendais avec tellement d’impatience…  Vous êtes très désirée ce soir… ». J’étais morte de frousse, que se passait-il ? Paralysée, comme un petit lapin, je me laissais entraîner…
On mit un verre entre mes mains, je bus sans réfléchir…
La musique joua de plus en plus fort, il fallait crier pour se faire entendre de son voisin, les gens, d’ailleurs, n’étaient pas dans leur état normal. Je voulus sortir, prendre l’air, je cherchai la sortie, ces salons privés se suivaient les uns après les autres, je ne reconnaissais rien, chaque fois que j’ouvrais la bouche pour demander quelque chose, ce n’étaient pas des mots qui sortaient mais un rire, un rire de folle. J’en avais le poil qui se dressait sur mon corps, et en même tems que je riais aux éclats je m’observais, lucidement, me déshabiller, ou plutôt me laisser déshabiller, et tout autour de moi, c’était une procession, une sarabande, une saltarelle, un fandango, un tango, une tarentelle de tous les diables, des corps à moitiés vêtus de femmes faisaient le service au milieu de messieurs en smoking qui se laissaient faire par d’autres jeunes femmes des choses … enfin des choses folles… et moi-même, je … je ne sais plus très bien, oui je m’observais attirée dans un sofa moelleux entourée de jeunes gens des deux sexes qui me caressaient la poitrine, qui … ah, enfin… je … je ne sais plus…
Je sombrai, je ne me rappelle plus de rien…
Ce n’est pas vrai, j’étais lucide, très lucide, je me souviens de tout. De tout ce que j’ai fait, qu’on m’a fait subir, de leurs rires odieux, de leurs caresses froides, des mouches, du vinaigre, du désespoir, du rimmel qui coulait et me défigurait le visage, de mes cheveux poisseux, emmêlés, de mes pupilles dilatées.
Avant de sombrer entièrement dans l’inconscience, je sentis quelqu’un me lécher l’oreille puis susurrer quelques mots avec le ton d’un amant:

Dit leur qu’une chenille qui fume le narguilé
T’as appelé
Et appelle Alice, quand elle était juste petite.

Je me réveillai dans mon appartement, la gueule de bois, les souvenirs confus. Que s’était-il passé ? Je n’eus pas le temps de penser à tout ça, le spectacle, la première ! Il y avait une première séance à trois heures, il était midi ! La répétition générale… elle était en cours. Oh ! J’avais tout gâché !
Vite une douche, débarbouillée, vite un café, mon texte sous le bras, et un taxi.
La troupe m’accueillit avec un sourire crispé, ils m’attendaient pour la répétition générale, je m’excusai vaguement… Monty fut gentil avec moi, il me dit simplement : « j’en viens aussi »… Je ne sus que lui dire… Nous jouâmes sans conviction, je débitais mon texte d’une voix mécanique. Où était la passion, l’engagement vrai dans le personnage ? Mon dieu ! C’était horrible !
Le metteur en scène était effondré, il ne cachait pas son désarroi, n’essayait pas de nous remettre sur le fil de la pièce, il regardait médusé le spectacle d’un effondrement théâtral de première catégorie.
Blanche comme la mort, je voyais l’heure approcher. Nous entendions la salle qui se remplissait. Nous avions eu à peine le temps de boucler la générale, un sentiment d’échec par anticipation me fauchait les jambes. Au moment d’entrer en scène dès la première minute de la pièce, j’eus l’impression d’avoir oublié tout mon texte !
Je dis sans réfléchir, éprouvant un grand vide dans la poitrine : « ça y est ! Elle est perdue ! ». Je restai bouche bée, regardant ma robe tachée. En coin, Monty, enfin mon mari, Brick, me clignait de l’œil en articulant silencieusement la suite « Brick, ma robe est perdue »… Et miracle, mais oui, c’était le début de la pièce. J’enchaînai par un très naturel : « Brick, ma robe est perdue »… C’était lancé.
Finalement, nous nous en sortîmes plutôt bien pour la première. Les applaudissements des spectateurs semblaient sincères…
Il y avait spectacle le soir aussi. Nous eûmes un peu de temps pour souffler, manger un bout, j’étais très excitée. Le metteur en scène avait repris des couleurs, il me donnait des grandes tapes dans le dos en s’esclaffant, « Norma, tu m’as flanqué une de ces frousses ! » Monty était triste comme la Lune, son personnage voulait ça c’est vrai, mais là en train de manger nos pizzas sur le pouce, il ne jouait plus, il regardait d’un air vide autour de lui… Je n’osais pas lui demander ce qui n’allait pas, j’en avais bien trop peur moi-même !
Enfin, le soir, salle comble, la presse invitée…
Cette fois-ci quelque chose n’allait pas. Je sentais mon texte, il sortait avec fluidité, je jouais en phase avec mon partenaire, mon rôle de femme affolée, exigeante, cette partie de moi collait à la situation, trop bien peut-être. Non, j’éprouvais à nouveau ce pouvoir effrayant de lucidité, m’observant jouer, œil caméra détaché de mon corps qui me voyait, de face, de dos, du haut, pendant que je jouais, qui observait tranquillement les autres acteurs, le public… Je me sentais coupée en deux êtres distincts, l’une, Norma jouant Maggie, l’autre, une créature de je ne sais quoi observant Norma jouant Maggie et qui ricanait de cette pauvre Norma, qui lui proférait des insanités dans son dos, qui se moquait d’elle, un démon pervers, qui me poussait à commettre la faute, l’impair fatal, à faire quoi, cracher sur le public, me mettre à quatre pattes, faire pipi, dégueuler mes tripes de tout le fiel que je vomissais sur mon pauvre alcoolique déprimé de mari, hurler comme une bête blessée, me déshabiller et faire des choses, là, nue devant les spectateurs, ils en verraient du spectacle, pas prévu au programme, mais tellement plus drôle, plus excitant, oui, cela se mettait à gigoter dans mon cerveau, mon ventre, cela devenait un besoin irrépressible de commettre un acte absurde, embrasser Monty sur la bouche, lui sucer le cerveau, m’arracher ensuite la tête, lui donner un coup de pied et qu’elle roule la jolie tête blonde…
Je me réveillai dans mon appartement, une fois de plus. Quelle heure était-il ? Quel jour ? C’était la nuit. Avais-je rêvé ? Que s’était-il passé ?
Le metteur en scène ne m’a jamais donné d’explications sur ce qui est arrivé. Le spectacle a été annulé « pour cause de maladie ». De qui ? Monty ne répondait ni à mes lettres, ni à mes coups de fils. D’ailleurs, il avait quitté New York. Je n’osais pas lire les coupures de presse. Je me cachai dans mon appartement portant constamment des lunettes noires pour ne pas voir mon pauvre visage dans le miroir en train de pleurer.
Oh, mon Dieu !

L’actrice se prend le visage entre les mains, se met à pleurer. Les lumières s’éteignent doucement. 
Reprise brutale de la musique rock dans l’obscurité…
Les deux faisceaux de projecteurs rouges balayent la scène devant le Rideau pourpre, qui s’ouvre…
L’actrice apparait entièrement dévêtue, excepté d’un boa de fourrure et d’un masque vénitien qui recouvre son visage. Elle tient en main une baguette.

Suis-je la bonne ou la mauvaise fée ? Toute la question est là ? Suis-je venue pour réparer ou pour venger ?
Après le désastre de la première, je me retirai du monde. Les nuits, j’étais à nouveau hantée par l’œil rouge dans le ciel, les jours, je m’abîmais dans le whisky ou les barbituriques, parfois les deux en cocktails explosifs… J’avais été – hallucinée, oui, mon dédoublement entre une entité Norma-Une qui fait les choses et une autre, Norma-Deux qui regarde Norma-Une faire les choses et qui voudrait bien la pousser au crime… Je crus devenir folle, j’étais peut-être folle depuis cette nuit-là, ou peut-être déjà avant. Comment savoir ?
J’ai vu des choses que je n’aurais pas du voir cette nuit-là… au Waldorf-Astoria, des choses et d’autres… des petits pas, par ici, par là, comme ci, comme ça, des histoires de baise, très banales, mais quand il s’agit du futur sénateur de l’état de New-York, il faut faire attention à qui regarde, écoute, qui se laisse tripoter sans protester, qui se laisse droguer, démolir.
Ah ! J’aurais dû me méfier ! J’avais déjà poussé la chansonnette avec le frère du sénateur… le président ! La politique, j’y avais goûté. Et puis j’avais compris quelques-unes de leurs combines, les deux frères, le show business, la Twentieth Century-Fox, les coups de fil à des amis de la famille, des membres d’une organisation, des gens qui en connaissent d’autres, prêts à rendre des services, beaucoup de services, en échanges de faveurs, beaucoup de faveurs, pour faire avancer une cause, une affaire, un rendez-vous. J’avais deviné le système, je l’avais d’une certaine manière palpé dans sa chair, j’en avais extrait le suc lors d’acrobaties à deux, à trois, quatre…
Vous ignoriez tout cela n’est-ce pas ?
Je fus longue à me sortir de cette ultime dépression. En quittant la Californie j’avais aussi laissé tomber mon psychanalyste, le Docteur G.
J’étais plus perdue que je ne l’avais jamais été. Mes relations se détournaient de moi, la presse à sensation acharnée à détruire mon image.
Horrible période !
Un jour que je déambulais paumée dans Central Park, nourrissant les cygnes de miettes de pain noir, Geoffrey, un ancien camarade des studios, opérateur image qui était toujours content, désireux de rendre service à tous, me reconnu sans fard, moche, ridée, souillée, il se retourna à mon passage, me prit par le bras, plongea un regard bienveillant dans ma détresse et me dit le plus naturellement, comme si nous nous étions croisés la veille sur le plateau d’un film, « Norma, quel plaisir de te revoir ». Je lui racontai mon histoire, celle que je vous ai racontée, dans les détails. Tout sortit d’une traite, à une vitesse ! Mon dieu, ma parole était un torrent de mots et d’émotions qui se libérait enfin d’une intense solitude. Je me soulageai, pleurai.
Il me dit ensuite, « Norma, rien n’est perdu, ton histoire, tu vas la raconter, sur une scène, oui ! C’est cela, sur une scène de théâtre, je vais t’aider. Acceptes-tu ce projet fou, insensé ? »
J’acceptai. C’est grâce à Geoffrey que je suis debout devant vous, reconstruite, que j’ai pu vous raconter, vous expliquer.
C’est ainsi qu’est née cette pièce « Dernière Danse ».

Accords de guitare.
L’actrice retire son masque, qu’elle dépose par terre, avec la baguette, avance vers les spectateurs, dénoue ses cheveux qui tombent sur ses épaules.

J’y ai mis toutes mes économies. Je l’ai porté d’un bout à l’autre ce spectacle, et chaque soir, vous venez de plus en plus nombreux, vous vous passez le mot : « elle » dont on ne parlait plus au cinéma, la vedette passée, dépassée, la vedette adulée, paumée, la star chérie, la blonde sans cervelle, la petite garce, l’allumeuse, la camée, « elle » a monté un spectacle où elle se montre sans fard, nue, forte, fragile, « elle » raconte, « elle » connait des secrets, peut-être importants, la laissera-t-on parler ?
La rumeur de mon spectacle emplit Manhattan, on en parle aussi à Paris, à Berlin…
J’attends quelqu’un qui doit venir ce soir. Je l’ai longtemps attendu, il va finir par se montrer. Il me cherche, je n’ai plus à me cacher.
La vérité, toute la vérité ! Ce que je vais raconter devant vous, ici et maintenant ! Et vous montrez !
Et après, la comédie sera finie.

L’actrice jette son boa, les lumières dansent sur son corps, elle entame un pas de tango au son d’un bandonéon, avec un danseur invisible… 

Les rideaux pourpres s’entrouvrent. Un objet métallique brille au passage des projecteurs. Une silhouette sombre, massive, se devine dans l’ombre.

Un coup de feu claque.
L’actrice est touchée à la poitrine. Une fleur rouge s’épanouit sous son sein.
Elle s’écroule, un vague sourire à la bouche et murmure :

Merci, merci ! Tu es enfin venue me chercher. Je t’attendais depuis si longtemps.

L’actrice reste allongée sur le sol, face contre terre, pantin brisé. La tâche sombre s’étend sous son corps nu, la fourrure est tombée, sa chevelure blonde est répandue sur ses épaules.
Les spectateurs applaudissent, d’abord timidement, puis de plus en plus fort.
Pendant que toutes les lumières reviennent, ils se lèvent, quittent la salle.




RIDEAU





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Notes

La citation de Marilyn Monroe est tirée d’une interview avec Richard Meryman pour le magasine Life en date du 3 août 1962.
Fame is fickle. I now live in my work and in a few relationships with the few people I can really count on. Fame will go by, and so long, I’ve had you, fame. If it goes by, I’ve always known it was fickle. So, at least it’s something I experienced, but that’s not where I live.



Les paroles que l’actrice entend lors de la soirée au Waldorf-Astoria sont extraites de la chanson « White Rabbit » du groupe californien Jefferson Airplane (1967), pionnier du mouvement rock psychédélique.
And if you go chasing rabbits
And you know you’re going to fall…
Tell’em a hookah smoking caterpillar
Has given you the call
To call Alice, when she was just small



Le dialogue entre Maggie et Brick est tiré du début de l’acte I de la pièce «La chatte sur un toit brûlant» (traduction de André Obey, 10/18)


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