Le dernier anniversaire de Marilyn


Elle se lève tôt vers six heures. Sonnerie du réveil dans un appartement de l’Upper West Side donnant sur Central Park, au douzième étage d’un ensemble d’appartements de luxe, style art déco, fréquentés par des gens du monde, du cinéma, des média.

Elle écoute la radio, une petite machine chromée dont l’antenne crachote, calée sur la fréquence longue de CBS l’émission « Good Morning New-York ! ». Elle écoute les news de Walter Cronkite en buvant un café latté avec un toast grillé à la confiture d’orange.

A sept heures, elle est prête pour sa journée de travail : elle s’attaque à la lecture de la pièce ‘Cat on a hot tin roof’ de Tennessee Williams où elle joue le rôle de Maggie. Elle lit et répète son texte pendant une heure.

C’est une journée de printemps. Premier juin.

A huit heures et quart, elle pense tout d’un coup que c’est son anniversaire. Elle se dit qu’elle va commander des fleurs, pour elle. Elle téléphone chez ‘Enchanted Gardens’ et commande des fleurs pour midi.

A huit heures trente elle sort, prend l’ascenseur où elle dit bonjour à deux voisins, un couple de jeunes publicistes, deux hommes qui partent au travail. « Hi Bob ! », « Hi Steve ! ».

A huit heures quarante-cinq elle traverse Central Park pour rejoindre le lac, près de Bow Bridge où elle a un rendez-vous à neuf heures avec William Goldwater, un producteur de film indépendant qui veut la rencontrer pour un rôle possible dans un prochain film de Billy Wilder.

Elle s’installe à la terrasse du café du Boathouse Restaurant et attend quinze minutes. Elle boit un café.

A neuf heures trente elle quitte la terrasse dépitée. Son contact n’est pas venu. Elle est désorientée. Sur une impulsion, elle hèle un taxi et demande à être déposée à Battery Park à la pointe sud de l’île. Dans le taxi elle pense à la réception organisée par Bobby le soir au Waldorf-Astoria où elle est invitée.

Sur les quais elle fume une cigarette en regardant les mouettes. Un petit garçon s’approche d’elle et la regarde de près. Elle lui sourit. Le temps passe.

A onze heures elle décide de téléphoner au bureau de William Goldwater, le producteur. Elle cherche une cabine téléphonique, réalise qu’elle n’a pas de change dans son porte-monnaie. Elle doit changer un billet de dix dollars chez un marchand de journaux. Elle achète le New York Times et rencontre à nouveau le petit garçon en train de lire intensément la page de titre du journal à l’étalage du marchand. Son regard est attiré par la photo d’une grande antenne radio sur la colonne de l’article qu’il est en train de lire. Elle remarque aussi à côté un autre article avec la photo d’un jeune G.I. au Viêt-Nam.

A onze heures trente elle téléphone au producteur qui n’est pas là, laisse un message à la secrétaire.

A onze heures quarante cinq elle se rappelle qu’elle a commandé des fleurs pour midi. Elle prend un taxi et demande à rentrer rapidement chez elle. Embouteillage sur la cinquième avenue. Elle mordille les branches de ses lunettes de soleil.

A douze heure vingt-cinq, le taxi s’arrête devant le condominium de l’Upper West Side. Le livreur est encore là, il allait juste partir. Elle est tellement contente, lui laisse un bon pourboire (dix dollars).

A treize heures, elle se dit qu’elle mangerait bien quelque chose mais elle n’a pas faim. Elle se sent déçue, vaguement trompée. Elle n’intéresse plus personne pour le cinéma. Heureusement qu’il reste le théâtre. Elle se remet à l’étude de son rôle pendant une heure. Le soleil entre avec générosité par les fenêtres des deux grandes baies vitrées.

A quatorze heures la faim la tenaille, elle ouvre le frigo, n’est tentée par rien. Décide de manger un bout chez « Dorothy’s » sur la cinquième avenue.

A quatorze heures trente elle est installée, mange un toast au saumon, salade, déguste un verre de vin blanc. Devant elle, William Goldwater passe et la remarque, il entre.

Quatorze heures quarante-cinq. Vagues excuses. Il lui offre un café qu’elle ne touche pas. Discussion vaseuse. Elle ne l’entend plus, ses pensées dérivent vers l’enfance, l’adolescence en Californie. Elle se demande ce qui a mal tourné dans sa vie. « Je vous rappellerai » dit Walter. « Oui, merci ».

Entre quinze heures et dix-sept heures elle flâne en faisant les boutiques. Elle descend jusqu’à la cathédrale Saint-Patrick où elle entre se reposer. Elle s’installe au premier rang et se surprend à prier un court instant.

A dix-huit heures elle rentre chez elle en taxi, prend une douche, se prépare pour la soirée au Waldorf-Astoria.

Synopsis: la journée d'un personnage. Rédigé en atelier d'écriture, 1er juin. Voir le texte "Chez Dorothy's" pour le développement d'un fragment de cette journée. Toute ressemblance avec une personne connue est purement fortuite. Ceci est une fiction.

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