Le homard


Enfin à table !... Il était temps… c’est que je commençais à fatiguer… ces réceptions… rester debout… longtemps… faire semblant de participer aux conversations, à gauche, à droite… ‘Soir Madââme la Baronne … Mes hommââges Duchesse… pas la peine d’entendre les réponses… convenu tout ça, convenu…
L’âge a du bon, tiens, ma voisine de table, elle doit parler fort, je l’entends à peine, que dit-elle ? à qui parle-t-elle ? Ah oui ! amusant, à ce jeune coq de vieille souche bretonne… voyons, les Guilvinec de Douarnenez … oui c’est ça, je me souviens du grand-père, un diable d’homme ! Mais qu’est-ce qu’il a l’air bête celui-là, il fait le beau c’est évident, heureusement que je n’entends plus très bien… toutes ces conversations… convenu tout ça, convenu…
Mais, oh ! cela s’agite ! son vin ! maladroit en plus ! Et il devient tout rouge… oh ! oh ! … comme c’est amusant…
Ah ! ma voisine se tourne vers moi, elle est bien mignonne, qui est-ce ?... Hum… la petite nièce du gendre de la Baronne Chastel… Hum… quelle mésalliance… mais….
— Oui, oui, vous dites ?
… La peur ? Si j’ai peur ? Ah ! mais de quoi ma petite dame !
… Du beurre ! Aah oui… bon je vous le passe immédiatement… et voici… et le voila… mais je vous en prie…
Au fait ! Patrice de la Cour du Pin… pour vous servir… Hum… oui…
Elle n’écoute plus, le jeune Guilvinec la fait rire maintenant, elle s’agite, oh ! pas si fort ! elle se tient les côtes… ça a dû être drôle… bah ! j’ai rien entendu… j’aurais aimé tiens… Finalement, ça me rend un peu triste, oui, je me comprends, cette Toussaint, la dernière pour moi… peut-être… l’année prochaine, si loin… Et je me sens si lourd tout d’un coup…
Mais bon, il le faut, c’est la tradition, dans notre milieu on respecte ces choses-là… C’était laquelle, la première encore ?... Ah il y a bien longtemps… Voyons… je devais avoir quatre ans… la Grande Guerre était terminée, oui, je vois tout d’un coup mon père, il était là, silencieux, sanglé dans son uniforme, raide, la gueule cassée, il me faisait un peu peur… mais quelle dignité ! quel courage ! Il était là, en bout de table, les chandelles répandaient une douce lumière sur sa figure blessée, son bras droit aussi… en écharpe… et nous attendions tous, pas un mot, ah oui, j’ai l’impression d’y être, toutes ces conversations en sourdine, il y n’y avait que le vent, un vent âpre de Toussaint qui hurlait au-dehors pour tous ces pauvres bougres massacrés… et pour quoi ? pour rien ! L’Alsace ? La Lorraine ?... C’était une invocation silencieuse… et puis tout d’un coup, oh oui ! la porte qui s’ouvrit, et la procession des serviteurs qui entraient avec ce homard gigantesque ! rouge ! oh ! tout ce rouge !... tout ce sang !... Mon père pâlit, il se leva de table, sorti…
Et là… que se passe-t-il ?
Tiens… les invités applaudissent… le moment attendu est arrivé… ils entrent… les mêmes gestes toujours, cette cérémonie lente pour les morts… pour les vivants…
Il est là le homard, toujours aussi énorme ! et rouge vif ! Ce homard que l’on découpe, ces pinces… quelle horrible carapace… que c’est laid… ces pinces… ah ! elles me font mal, elles me pincent le cœur, mon âme en est déchirée… où-vas-tu mon âme ? où vas-tu ?

Rédigé en atelier d'écriture, 1è série, 18 octobre 2011

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