Les cinq dernières minutes


L’heure avance ! Vous avez entendu le récit de ma chute, comment mon ambition théâtrale s’est effondrée parmi les remugles du whiskey, du Nembutal et du stupre.
Je fus longue à me sortir de cette ultime dépression. En quittant la Californie j’avais aussi laissé tomber mon psychanalyste, le Docteur G.
J’étais plus perdue que je ne l’avais jamais été. Au bord du gouffre financier, mes anciennes relations se détournant de moi, la presse à sensation acharnée à détruire mon image.
Je me cachais toute la journée dans mon appartement derrières des lunettes noires pour ne pas me voir pleurer dans le miroir.
Horrible période !
Un jour que je déambulais paumée dans Central Park, nourrissant les cygnes de miettes de pain noir, Geoffrey, un ancien camarade des studios, opérateur image qui était toujours content, désireux de rendre service à tous, me reconnu sans fard, moche, ridée, souillée, il se retourna à mon passage, me prit par le bras, plongea un regard bienveillant dans ma détresse et me dit le plus naturellement, comme si nous nous étions croisés la veille sur le plateau d’un film, « Norma, quel plaisir de te revoir ». Je lui racontai mon histoire, celle que je vous ai racontée, dans les détails. Tout sortit d’une traite, à une vitesse ! Mon dieu, ma parole était un torrent de mots et d’émotions qui se libérait enfin d’une intense solitude. Je me soulageai, pleurai.
Il me dit ensuite, « Norma, rien n’est perdu, ton histoire, tu vas la raconter, sur une scène, oui ! C’est cela, sur une scène de théâtre, je vais t’aider. Acceptes-tu ce projet fou, insensé ? »
J’acceptai. C’est grâce à Geoffrey que je suis debout devant vous, reconstruite, que j’ai pu vous raconter, vous expliquer.
Mais voici venir l’heure de conclure.
Je vous ai parlé du « système », des combines politiques tordues, douteuses, dont je fus le témoin. Je décidai que je devais parler de tout cela aussi. Et voici le moment où les secrets sont révélés, où le pouvoir est mis à nu, où celle que j’attends depuis si longtemps viendra me chercher.

L’actrice se rapproche des spectateurs.
Les spots s’éteignent, on entend un claquement sec, le son d’un corps qui tombe.
La guitare électrique déchire une dernière fois le silence.


RIDEAU

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Rédigé en atelier d'écriture, voir billet précédent pour le travail préparatoire.
Voir aussi les billets du 8 juin (Tous en scène!) et du 15 juin (Tous en scène! - II) pour la mise en place du récit principal. Le récit enchâssé manque encore, il sera livré avec une version retravaillé de l'ensemble la semaine prochaine.

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