Omaha Beach


Aujourd’hui, je me souviens. D’un jour d’été 2005, au cœur du mois d’août.
Nous parcourions les plages du débarquement. Omaha Beach, l’incontournable. Ma petite famille et moi. En vacances.
Nous nous dirigions lentement vers la mer, la plage calme, les flots bleus, à travers une mer de stèles alignées sur la pelouse impeccable du cimetière américain de Normandie. Immense. Beau.
Chaque signe dans l’océan de verdure, des croix chrétiennes, les plus nombreuses, quelques étoiles de David aussi, avec un nom d’homme jeune, une date, le nom d’un état américain, des acronymes militaires. Un exemple parmi 10489 autres, celui devant lequel je m’arrêtai, pris une photo : Charlie O. Rector, PHM2C USNR, Alabama, June 7, 1944.
Aujourd’hui, je n’ai pas à me souvenir, je le sais, je l’ai toujours su depuis que je suis gosse, le 6 juin, c’est D-Day.
J’avais pris quelques photos, peu, par gêne, pudeur, pendant cette visite - le mot me heurte, mais oui, c’était une promenade dans un cimetière. La connaissance - abstraite pour moi de l’événement, livres, films, témoignages de soldats, lettres, jusqu’à ce moment-là, je la complétai par une trace – concrète, un signe, quelque chose que j’aurais vu là-bas, une trace mémorielle, le rappel d’une sensation, pour plus tard.
Pour aujourd’hui.
Comment pouvais-je le savoir au moment où je tirais le cliché de cette tombe ? J’ai conservé la photo, et avec elle j’emportai inconscient de mon acte, un embryon d’histoire, qui cherche à s’écrire, aujourd’hui.
Hommage.
Voici un garçon, venu de l’Alabama, pour mourir le lendemain du débarquement, quelque part en Normandie. J’ignore où Charlie est mort exactement, dans quelles circonstances. Mais je peux faire un effort.
Charlie est un nom dans les registres d’une nécropole, un nom sur une pierre, un nom sur Internet, parmi d’autres, nombreux. Mais rien d’autre que cela, sur sa vie, sa famille après une recherche rapide à coup de quelques mots clés, rien que son nom qui défile sur des murs de mémoire, des listes interminables que je n’ai pas le courage de laisser défiler sur l’écran.
J’en ai appris un peu plus sur Charlie en cherchant la signification de ces étranges sigles militaires qui disent des choses quand on les fait parler. Le classement rationnel des grades, des professions, des unités. Une mémoire sémantique à défaut du souvenir exact d’une personne, d’un corps qui a grandi, enfant, adolescent, jeune homme, qui a aimé, sans doute, qui a combattu, qui a souffert, probablement, de ce qu’il a vu, et qui a rencontré sa mort brutale.
Aujourd’hui, je témoigne de ce que j’ai vu. Charlie O. Rector, un gars né en Alabama, un état du Deep South, est mort le 7 juin 1944 en Normandie. Charlie n’était sans doute pas si jeune que cela. Il était engagé comme réserviste dans les rangs de la marine, USNR pour « US Naval Reserve ». Réserviste : volontaire ? Comment savoir. Que faisait-il ? PhM2C « Pharmacist Mate Second Class ». Compagnon pharmacien, assistant médical de seconde classe. Soldat de base d’une unité non-combattante, plus âgé que la moyenne des très jeunes soldats appelés par la conscription. Un vieux gars de vingt-cinq ans, trente ans peut-être, au milieu de gamins ayant à peine terminé leur high school.
Charlie a-t-il quitté un job en Alabama, une famille ? J’imagine que oui. J’imagine aussi comment il a put mourir, au chevet d’un blessé, brancardier sur une plage soumise à un bombardement, une balle perdue. Le lendemain du débarquement les plages étaient loin d’être sécurisées. Voila : Charlie est tombé en remplissant son devoir, en essayant d’aider un camarade peut-être.
Un nom sur une stèle. Un grade. Le nom d’un pays. Une date.
Je me souviens : tous ces noms qui défilaient pendant que nous marchions lentement. Nous nous arrêtions pour lire le plus possible de ces noms, du nom de ces états américains d’où les hommes étaient venus, des dates de leur mort.
C’était dur à supporter. Après un certain temps nous ne regardions plus les tombes, nous marchions en regardant droit devant, vers la mer. Vues de loin, les lignes blanches des tombes convergeaient vers l’horizon de la mer. Comme une explosion silencieuse et figée d’éclats blancs qui seraient sortis de la mer.
Des hommes, devenus des pierres.

Merci Charlie.


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