Variations sur "Le Dit du Vieux Marin" de Coleridge




Ce jour-là j'étais convié à la noce mais je rencontrai un spectre en chemin.

“Un jour très lointain, le dernier homme verra l'aube lui dévoiler un monde inconnu. Epris de beauté, il chantera les plaintes et les joies de la Terre dans les douleurs de l'enfantement d'un sens nouveau.”
C'est ainsi que le vieillard me prit à partie, alors que je me dirigeais vers la fête. L'oeil furieux, la barbe sale et encombrée, il me fixait sans ciller. Je ne remarquai pas tout de suite l'absence de paupières.
“C'est le terrible châtiment qu'il encourra, ce dernier homme. Et il essuiera ses pleurs amers, et son regard dissipera les mornes ténèbres...”

La musique me parvenait de l'autre côté de la belle arche fleurie où les époux étaient arrivés, entourés de leurs amis et de rares enfants. Le concert des tambourins et des flûtes soutenait la voix divine de Lisa qui célébrait dans sa pureté l'hymen et l'espoir de la communauté. J'entendais cela et mon cœur se serrait à la pensée de ne pas les rejoindre. Les jeunes gens qui m'accompagnaient s'étaient retournés un instant lorsque le vieillard m'avait arrêté, mais il leur faisait peur et ils ne m'appelèrent pas.
“Je t'en prie, que me veux-tu ?” soufflai-je à l'auguste face. “Laisse-moi m'en aller à la noce. N'entends-tu pas la musique ? Ne comprends-tu pas sa signification ? Aujourd'hui est fête, c'est le plus beau jour de l'année. C'est un mariage, comprends-tu ? ”
Ses yeux surtout m'effrayaient, comme si un crâne luisait au fond des prunelles. L'avais-je offensé d'une quelconque manière ? Je n'avais manqué de respect à aucun des Anciens, et chaque soir avant de m'endormir, je récitais un psaume. Pourquoi semblait-il en colère ? Sa main se posa sur mon épaule et me força à m'asseoir sur le banc. Le cortège sortait à présent de la maison des époux et je tentai de ravaler mes larmes.
“Garde tes pleurs pour plus tard jeune homme, tu n'as rien entendu encore de mon récit, garde-les, tu en auras besoin pour te lamenter sur mon sort...
Tout commença avec le dernier voyage du Bateau Ivre dans les mers du sud.

J'étais alors un marin d'expérience, fier capitaine à peine plus âgé que toi. Mes hommes me redoutaient. C'était la mer qui nous commandait et il fallait suivre sa loi. C'était ainsi, ni plus ni moins que tes rites au matin et tes prières au soir, selon la coutume. Trois fois déjà mon équipage m'avait suivi autour du monde, du Cap Horn à Bonne-Espérance. Mais le Sud reculait toujours plus à chacun de nos voyages, hélas ! Les grandes glaces fondaient et il fallait pousser plus loin pour en ramener le précieux Prisme Vert...
Mais tu sais tout cela, tout le monde connaît les voyages du capitaine Chab, sauf le dernier. A quoi bon te rappeler les souvenirs à jamais perdus de ma gloire ? C'est vain et lamentable. Ecoute plutôt ceci.

Une tempête plus forte nous avait drossé pendant deux jours et deux nuits sous les plus basses latitudes. Le Bateau Ivre entra dans une zone qui ne figurait sur aucune carte récente, un labyrinthe de murailles de glace et de chenaux étroits, une cité figée par le gel avec ses improbables cathédrales. Là-bas, le froid étendait son domaine pour une éternité, inviolable, et par l'homme et par la nature. Dans ce monde de silence, parmi les colonnes de glace qui se perdaient dans les brumes, entre les blocs des palais effondrés sous leur propre poids où dérivaient parfois des compagnies d'ours blancs, nous étions, mon fier équipage et moi, comme des enfants. Nous passions devant des beautés sculptées où brillait parfois le fascinant feu d'émeraude que nous convoitions. La mer, pareille à une écharpe de velours en fusion, collait aux flancs du navire, et nous progressions lentement, stupéfaits, entre le rêve et l'éveil.

Un oiseau élut domicile à bord du navire. C'était un albatros, le compagnon des gens de la mer. Rapidement, il devint l'ami de mon équipage. Allons lui parler dirent mes hommes couverts de lourdes pelisses, l'haleine presque figée, demandons lui quel est cet étrange pays, et s'il est loin des siens. Peut-être pourra-t-il nous montrer la voie qui mène à la mer libre ?
Oiseau, bel oiseau doué qui te posa sur mon navire, pourquoi ne t'enfuis-tu pas immédiatement du Bateau Ivre ? Pourquoi parlas-tu à nos coeurs attendris avec tant d'humanité ? Nous t'écoutions et riions à nous en réchauffer l'âme. Une miche de pain te fut accordée, un poisson aussi, presque rien, une offrande de peu pour l'ami des marins.

En ce temps là, il n'y avait pas encore beaucoup d'espèces modifiées qui eussent prospéré hors des maisons de nos savants. Si la race humaine devait disparaître un jour, ce que nous savions tous depuis notre plus jeune âge, les Anciens et leurs livres en portaient témoignage, trace irréfutable, alors peut-être, la parole et l'esprit nous survivraient-ils, à la condition que cette flamme bien fragile se transmette, par-delà nous, aux esprits animaux les plus adroits, les plus doués. L'albatros que nous avions recueilli était de ceux-là.
Or toute la nuit il parla avec nous, et le jour pâle et maladroit se glissa dans les murs de glace tout autour du Bateau Ivre.

Mais malheur ! Qu'avais-je donc fait cette nuit-là ? Pauvre, pauvre de moi !
J'avais bu l'ambre interdite, la liqueur maudite des prismatiques qui rêvaient enchâssés dans leurs écrins de glace. Dans les cités, des hommes comme toi peut-être en tiraient un commerce d'or, mais j'avais bu de leur suc sans qu'il fut neutralisé et transformé en l'élixir de longévité qui se consomme dans les arcologies. J'avais bu par ennui, par paresse et par défi. Chab contre les Cités ! Chab et son orgueil démesuré !
Que n'avais-je écouté l'albatros !

Alors la nuit, ma nuit, s'alluma de mille feux. Instantanément, tout l'horizon creva de chaleur sous une averse rouge. Un oeil s'élevait, immense et tourmenté... Et l'oeil me dit : prends ton fusil et tue l'oiseau. Il porte en lui une plus grande malédiction que l'ambre. Tu dois réaffirmer ton autorité sinon ton équipage rira de toi. Voila les paroles de l'oeil pendant cette terrible nuit, où je voyais l'horizon s'embraser d'un bout à l'autre de la Terre...”

Jusque là, j'avais écouté sans ouvrir la bouche, mais je n'y tenais plus.
“Vous avez tué l'oiseau ? Vous avez fait cette ... chose ?”

L'absence de paupières conférait à son regard une inquiétante fixité. Pour toute réponse il me regarda droit dans les yeux et je faillis m'évanouir.

“J'étais remonté sur le pont avec le fusil. A l'instant, l'oiseau s'envola, et sans hésiter, j'épaulai et tirai. Avant même que mon équipage ait compris ce qui se passait, l'albatros s'abattait à nos pieds, touché à mort...

Il n'y eut plus aucun bruit, plus aucun rire, mais des bouches rondes prêtes à crier, des marins trop effrayés pour lever la main. Un de mes hommes finit par rompre le silence :
- Capitaine ! Vous avez tué l'esprit d'un marin !
Ma démence s'exprima sans retenue.
- Fous ! Vous ne comprenez donc pas ? C'était le maudit venu nous séduire, pour nous égarer à jamais dans ce désert glacé.
J'entendais chuchoter les hommes :
- L'ambre, il en a encore bu, regardez la couleur de ses yeux...
Je dis alors à l'imprudent marin qui défiait mon autorité :
- Prends l'oiseau, passe lui une corde et attache-le à mon cou. Ainsi tu verras si je marche droit ou si j'ai l'esprit fourchu. Tu comprendras qu'il n'y avait pas d’autre d'issue. Le maudit suspendu à mon cou, nous sortirons de cet enfer dans une journée, je vous le promets à tous. Nous regagnerons nos foyers, et nous pourrons tous dire à nos familles que la nuit rouge a été vaincue, qu'il est apaisé, l'oeil dans le ciel.
Alors, las de tant de gratuité et d'amères pensées, ils se traînèrent toute la journée dans le murmure et l'angoisse.

Ainsi que je l'avais prédit, nous retrouvâmes la mer libre au crépuscule. Sous le ciel strié des couches somptueuses d'une étrange géologie, de grandes colonnes aux cannelures incrustées montaient la garde sur les rivages convulsifs que nous quittions. Face à la mer ouverte, leurs piliers s’écroulèrent, et les rumeurs des temples se répandaient en fontes de glace.
C'était la mort du rêve sans doute.

Ecoute bien la suite maintenant. C'est ici que le voyage du Bateau Ivre prend une tournure fatale et que nous entrons dans un autre pays, une contrée de prodiges qui hantera longtemps les poètes à venir.
La mer calme et lisse devint une huile grasse agitée de remous malsains. Alors que la nuit s'installait, la chaleur s’accumula très vite, plus épaisse que la fumée des incendies de mon délire. L'albatros pesait de plus en plus lourd à mon cou. Nous sentions qu'il faudrait livrer bataille contre la nuit et ses sortilèges. Les mots ne sortaient plus de nos bouches en feu, ils nous collaient à la langue et au palais comme une pâte dans laquelle nos pensées se fragmentaient et se mélangeaient en une molle bouillie. Comment un capitaine pouvait-il combattre s'il ne pouvait plus nommer l'ennemi ?
Plus rien ne bougeait, hormis la peur qui sautait de l'un à l'autre en nous griffant le visage.

C'est alors que nous vîmes les abominations vomies par la mer, les corps pourris offerts à la débauche des poulpes et des squales. Du fond de l’eau et de ses tombeaux, les restes de marins morts remontaient à la surface qu'ils parsemaient de morceaux luisants. Ce n'était pas l’océan que cette plaine, mais un mélange, qu'il vaut mieux taire, de mort et de voracité, une épaisseur d'outres gonflées et d'algues ! Les bras s'agrippaient à la coque et tiraient de toutes leurs forces de damnés. Nous ne bougions plus. A bord, ce n'était plus que plaintes et terreurs. L'humanité avait déserté le Bateau Ivre et les mers du Sud nous exécraient.

Au petit jour les créatures s'étaient enfoncées dans leur magma, et l'eau redevint ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Mais une étrange langueur s'était emparée de tout l'équipage. Affalés, épuisés, ils avaient le regard vide des condamnés, la morne allure du désespoir et de l'absolue soumission au destin. La journée passa ainsi sous un soleil accablant et le navire ne bougeait toujours pas. Nul vent, nul oiseau dans le ciel, et nos réserves d'eau douce s'étaient transformées en eau putride !
L'oiseau pesait dix fois son poids à mon cou, mais je me forçais à grimper dans les cordages, je ne quittai presque pas le poste de la vigie en haut du mât. C'est ainsi qu'à la fin de la journée je vis un bateau venir dans notre direction.

Oh bref enthousiasme ! Un navire, un navire ! criaient les hommes, leur énergie retrouvée. Mais comment se déplaçait-il ? Il n'y avait ni vent ni courant, et cela faisait un siècle qu'il n'y avait plus que des bateaux à voiles qui naviguaient sur les mers de plus en plus étendues du globe. L'inconnu s'approchait rapidement du Bateau Ivre, et nous pouvions mieux distinguer les détails de sa structure, étrangement familière. Il était en mauvais état, les voiles déchirées, le château arrière ruiné, et il se rapprochait toujours plus vite.
Ah malheur ! J'étais marqué du sceau de l'infamie, mon geste sot et cruel envers l'albatros nous avait condamnés. Les puissances mauvaises qui s'étaient révélées dans ma nuit furieuse, entamaient une nouvelle danse de mort, car ce qui venait vers nous, ressemblait à s'y méprendre à l'image en miroir du Bateau Ivre, issu des régions infernales, ou d’un futur désolé, lorsque l'homme aura disparu de la surface de la terre et des eaux. Navire fantôme muni d'un équipage fantomatique, notre double en la mort s'estompait, se déchirait en lambeaux blancs à mesure qu'il se rapprochait de nous. Ou bien était-ce nous qui devenions de plus en plus évanescents ? Je ne saurais le dire, tant d'événements incompréhensibles se sont produits depuis que j'ai bu à l'ambre interdite, à la liqueur de longévité fraîchement pressée du flanc des minéraux prismatiques. 

Qu'importe, car la mort était au rendez-vous et nous entendîmes tous, avant la conjonction fatidique, avant que l'autre navire tel un brouillard ne nous traversa de part en part, nous l'entendîmes haut et clair, te dis-je !”
Je ne pouvais plus supporter les bavardages de ce vieux fou, mais son regard me clouait toujours sur le banc, devant le portique par où la noce était passée, il y avait une éternité.
“Et qu'avez-vous donc entendu ? ” parvins-je à articuler...
Il y avait une lueur de triomphe dans ses yeux lorsqu'il me répondit.
“C'était une voix féminine qui riait et qui riait. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard disait-elle, et les dés roulaient et nos os s'entrechoquaient...

La lune était pleine dans le ciel. Un grand calme descendit sur nous à l'instant où le mirage s'évanouit. Mes hommes se donnèrent l'accolade et me regardèrent tous ensemble, avant de s'écrouler, sans une parole, sans un cri, les uns après les autres sur le pont. Les uns après les autres, ils tombèrent tous, un dernier regard lancé dans ma direction. Un jeu de quilles, elles s'effondraient en mesure : voila ce qui arrivait à mon équipage ! Et moi, l'oiseau pendu au cou, je les regardais mourir les uns après les autres. Quatre fois vingt gaillards vaillants, quatre fois vingt coeurs d'hommes pour qui saignait le coeur d'une mère, d'une épouse, d'un enfant. Quatre fois vingt, ils tombèrent, et de la mort j'eus quatre fois vingt éclairs...
- Etes-vous vivant ? ” demandai-je au vieillard. “Votre main est froide et vous êtes si fatigué...
- Mort ou vif, j'ai traversé les nuées ardentes et les cieux cramoisis, le sang des archipels et l'aube aux éclats rupestres sur d'autres mondes que ceux-ci. J'ai fait glisser dans la mer le long des méridiens, les orgueilleuses cités qui dressent leurs remparts. Et j'ai vu tant de merveilles que plus jamais mes yeux ne se sont fermés, car d'une lame fine je me suis coupé les paupières. J'ai affronté le regard de mes hommes morts qui me fixèrent sept jours et sept nuits durant. J'ai soutenu leur réprobation, leur conciles muets et la plainte de leurs chansons qui retentissait dans les voiles. J'ai soutenu plus d'horreur qu'un homme comme toi ne peut en concevoir. Pourquoi ? Pour expier ?

Car je te le dis jeune homme ! Il est aboli le grand sein maternel !
Par ta faute et la mienne, par la faute de toute l'humanité, les temps que j'annonce sont déjà incarnés. Nous n'avons plus d'enfants, nous n'avons plus d'horizon, les eaux qui montent deviennent notre immense tombeau. J'ai tué l'albatros, certes ! Mais qu'avons-nous fait de la Terre ? Qu'avons-nous fait de la Terre ? Notre race est maudite et se vide comme un puits bientôt sec. Nous inventons des philtres et des élixirs, des substances de rêves et de longévité, mais qu'aurions-nous encore à raconter aux générations futures qui n'adviendront plus ?

Il y a encore quelques rares mariages, certes. Je les ai vus vêtus de vert et de blanc, ceux qui sont passés ce soir près de nous. La mariée mourra dans un an de fausses couches. C'est une créature de mer qu'elle engendrera, un serpent aux écailles dorées qui tordra ses anneaux. Je les ai vu ces splendides serpents, ils jouaient lors de mes longues nuits solitaires, ils plongeaient, et mêlaient leurs anneaux en noeuds fluides et lents sous les lumières de la lune. Ils me montraient le chemin que la vie prendra, là-bas, dans ces mers ignorées qui calmaient ma douleur.

Je vécus ainsi, je ne sais quelle durée, la nuit durait sans cesser jamais de se lever. Sitôt la Lune avalée par les eaux, la revoilà qui montait à l'horizon ! Et la Lune grossissait à chaque fois, un peu plus, un peu plus à chaque tour dans le ciel. La Terre était devenue un immense vaisseau qui volait dans l'espace à la rencontre de la Lune, toutes les lois connues étaient abolies, la nuit succédait à la nuit, la mer avançait comme un long tapis sous le Bateau Ivre, immobile, magnétisé par l'oeil lactescent. Je distinguais clairement les mers mortes et les vallées du compagnon de la Terre, et je me demandais où le voyage allait s'arrêter.

Un miracle se produisit.
Les marins qui gisaient sur le pont commencèrent à bouger. Ils se levèrent et se mirent à l'ouvrage comme à l'accoutumée. Les voiles furent hissées et le Bateau Ivre s'envola tout d'un coup vers la Lune, gonflé d'un bon vent frais qui nous propulsait à travers l'espace. L'étrange vie-en-la-mort qui s'était emparée de mon équipage pénétra aussi l'oiseau qui pendait attaché à mon cou, l'albatros que j'avais tué et dont je payais la mort d'un prix élevé. Cette force s'empara du corps de l'oiseau et, d'un brusque mouvement, je défis la corde qui le retenait attaché.

Ah ! Superbe vision que l'albatros déployant ses ailes… Grâce de l'âme, immanence de la justice qui vole d'un monde à l'autre.
Et le Bateau Ivre suivait l'oiseau des marins sur les flots noirs de l'espace, à la rencontre de la Mer de la Tranquillité. L'équipage se groupa autour de moi, et mes hommes à leur tour s'élancèrent dans le vide après m'avoir salué de la main. Mais ce n'étaient point leurs corps qui partaient, les esprits quittaient ce monde pour un autre, sereins, leur mission accomplie. Une longue procession de silhouettes blanches me précédait pendant cette dernière étape du voyage.

La Lune… La maison des âmes peut-être, le refuge des pèlerins du salut. J'ignore quel est le sens de tout ce que j'ai vécu, mais mon histoire n'est pas achevée, elle ne s'achèvera qu'avec la mort de la Terre, lorsqu'il n'y aura plus personne pour m'écouter.
Le bateau se posa en douceur sur le fond sec de cette Mer de la Lune qui avait été foulée jadis par les premiers hommes, il y a bien longtemps, à une époque bénie où chantaient les idoles et notre punition dans les Jardins souillés d'un monde stérile.
Tout s'était arrêté, je demeurais seul à bord.
- Oui, et que s'est-il passé à ce moment là ? ” demandai-je au vieillard. J'étais épuisé, la nuit s'achevait et il me fallait maintenant savoir ce qu'il ne faut pas prononcer tout haut.
“ Il ne s'est rien passé. Il ne se passera plus jamais rien désormais, me répondit-il, l'oeil presque éteint. Plus rien ne peut advenir que ce qui fut.

Il fut un temps où je riais. Cela n'est plus.
Il fut un temps où j'aimais. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je buvais à la liqueur qui procure de sauvages visions. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je voyageais au clair de la Terre. Cela n'est plus.
Il fut un temps où je racontais mon histoire à ceux qui pouvaient m'entendre. Cela n'est plus.
Ah que cesse la malédiction ! Que cessent les aiguilles du temps de remonter, de relancer la répétition.

Plus rien ne bougeait là-haut, sur la Lune. Ce monde mort était le reflet de mon désir, un champ de ruines abandonnées depuis des temps immémoriaux. Alors je priai l'ambre et les dieux infernaux qui sommeillent dans l'élixir de me fournir une ultime vision, une dernière promesse d'absolu. Puisque j'avais bu à la source du paradoxe alchimique qui nous accorde la longévité mais nous refuse si souvent de procréer, je pouvais prononcer à mon tour les paroles d'un ancien philosophe : on peut mourir d'être immortel . Le théâtre de l'avenir me présenta une dernière scène.

Un jour très lointain, le dernier homme verra l'aube lui dévoiler un monde inconnu. Epris de beauté, il chantera les plaintes et les joies de la Terre dans les douleurs de l'enfantement d'un sens nouveau...”
Alors, le vieux marin souleva pour moi un coin du voile. Il sortit de sa poche une petite fiole remplie d'un liquide vert foncé.
“Une seule goutte suffira ” dit-il, “et tu sauras quoi dire plus tard à ceux qui viennent après toi ”.
Cette unique goutte, comme je la sens encore après toutes ces années, ma langue s'imprégna de son mélange de vieux bois et de parfum d'automne, de résine sûre pétrie dans du miel avec un peu de fumée, elle fut habitée par une mémoire qui s'égoutte encore après toutes ces années, dans mes mots et mes chansons, comme une pluie de minuscules gouttelettes qui renferment une parcelle de temps...
“Le moment est venu de te quitter à présent, Invité des Noces. Tu t'en iras rempli de ma science alors que je me traînerai encore et encore. Mais qu'importe, j'ai une tâche à conduire, et toi, une famille sur laquelle veiller, car sache-le, ce ne sont plus que ceux-là qui sont encore capables de m'écouter et que je choisis pour raconter mon histoire.”

A cet instant précis, je sentis mon esprit se libérer de l'emprise magnétique du vieux marin. La nuit se retirait, et avec elle le marinier s'en allait porter ailleurs sa parole, lourde comme le poids de ses ans.

Rentrant chez moi, je compris pourquoi il m'avait choisi, en assistant au réveil de mon unique enfant, ma fille si précieuse et si chère.

“Oh Papa, raconte-moi une histoire...”



Archive. Texte rédigé vers 1996, publié sur Icarus, le site (légendaire) d'Alexandre Garcia, consacré à des nouvelles de science-fiction et de fantastique. Ce site a depuis lors fait naufrage, perdu à jamais avec les flux et les reflux de la Toile. 
Voila, ce texte resurgit maintenant des profondeurs de l'abîme...
Il s'agit bien évidemment d'une adaptation du célèbre poème de Samuel Taylor Coleridge: "Le Dit du Vieux Marin" (1798). Ce qui m'avait autant fasciné que le texte à l'époque, c'étaient les hallucinations de Gustave Doré, illustrateur de génie. Le poème de Coleridge est disponible un peu partout, par contre, le livre avec les 42 illustrations de Gustave Doré publié chez Voiles/Gallimard en 1978, sous la traduction d'Henri Parisot devrait être disponible en cherchant un peu chez les bouquinistes... En voici la page de couverture...




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