Carnet d'écrivain


Quand je lui ai montré ce que j’étais en train de faire, Aude m’a dit :
— C’est un carnet d’écrivain !
Cela m’a rassuré, je pensais être en train d’écrire un roman. Auparavant je m’étais gratté la tête assez loin avec des questions du genre :
— Qu’est-ce qu’un roman de nos jours ? A quoi je répondais :
— A peu près tout ce qu’on veut, tout ce qui se publie sous l’étiquette de « roman ». Tout et n’importe quoi surtout.
Je me sentais soulagé de ne pas avoir un jour à proposer à un éditeur ce carnet comme un roman qui n’aurait pas été pas un vrai roman mais qui aurait prétendu quand même être un roman au deuxième degré.
— Vous voyez bien ce que je veux dire non ? Quand même cher éditeur, quelles sont vos lettres?
Ah ! Pauvre Editeur ! Tomber dans le piège tendu par ces mauvais romanciers qui confondent œuvre d’art, bricolage et gonflettes intellectuelles ! Tout ça c’est la faute à Tel Quel, au Structuralisme et à tous ces ânes de la Sorbonne. Enfin, quand je pense que ce carnet aurait put devenir un vrai-faux roman publié chez un vrai éditeur dans une version légèrement différente du monde… Au lieu de montrer bêtement ma liasse de papiers à Aude  à la fin de l’atelier en lui demandant : « Tiens, que penses-tu de ce roman ? », je me serais précipité hors du Pêle-Mêle en vitesse pris d’un envie subite de pisser tranquille chez moi. Et on se comprend ! Pas publié dans un fanzine, pas du « blog », pas auto-publié, non ce livre, il aurait été montré à la Télévision, on aurait parlé de lui ! Chez Gallimard, Collection Blanche ! Et le Goncourt ! Voila, c’est juste un exemple, à quoi ça tient le destin quand même, on se le demande ?
— Admettons l’hypothèse: que se passerait-il dans ce monde alternatif ? me demanda soudain cet éditeur imaginaire…
— Vous vous demandez un peu où tout ça nous mènerait, non ? Et bien, une preuve de plus des pires travers dans lesquels est déjà tombée l’écriture romanesque…
— Toutefois – si tel devait être le cas « dans le monde alternatif»…
— Je n’y aurais prétendu à aucune originalité, absolument ! Car qu’y aurait-on trouvé dans cette « Métamorphose de C. », sinon du « brol » (comme on dit à Bruxelles, une annexe de la cave ou du grenier), c’est-à-dire beaucoup de désordre, rarement une chose intéressante ? Dites-moi : les exercices bruts produits dans l’atelier d’écriture d’Aude, quel intérêt auraient-ils eu à figurer dans ce roman, c’est du documentaire non ? Vous lecteur n’y trouveriez rien que des exercices...
— On appelle ça des propositions d’écriture. C’était Aude qui tout d’un coup revenait dans la conversation. J’aurais un peu réfléchi : « Oui, c’est mieux. Je vous propose, vous disposez ». Ensuite j’aurais fait mon malin :
— Mais enfin Aude, tout le monde connait le mot de Stendhal sur le roman : « un miroir promené le long d’une route », et bien, cela aurait commencé par des petits cailloux sur une route…
— Admettons ! Elle m’aurait dit comme ça la maline… Et puis elle aurait ajouté :
— Quelle route ? Et qui s’y promènerait tranquille, juste pour voir, en curieux ? Non, quand tu entres dans un roman tu t’attends à un récit, des personnages, des points de vue, enfin plein de choses intéressantes !
Elle avait raison, il valait bien mieux m’entendre dire « carnet !»… Ceci est donc un carnet, oui ! Mais d’écrivain ! Cela vous pose mieux son homme que de se promener dans un carnet d’adresse ou d’attendre le prince charmant du carnet de bal.
— Alors un peu plus loin dans le carnet, tu vois-là, il y a deux nouvelles : « Quitter Byzance » et « Le Mur »…
— Ah !
— Le lecteur y découvrira des décors, des intrigues, des personnages, mais il se demandera encore qui est en train de se promener sur cette route et dans quel but. Et puis la pièce de résistance : « Août Quatorze », c’est le roman (le vrai) qui te transforme une partie de plaisir un peu futile dans des chemins de campagne en une course plus sérieuse à travers des paysages urbains en ruine…
— Oui, intéressant…
Je sentais qu’il en faudrait un peu plus pour l’impressionner…
— J’ai encore ajouté des « Notices », une « Bibliographie », une « Fiche clinique » de l’auteur et même un « Roman-photo »…
Alors là elle faisait la moue.
— Et bien oui, c’est quand même toi qui nous as parlé de Sophie Calle ?
— C’est vrai.
— Il parait que c’est une artiste à la première personne… Elle prend des photos, elle écrit des trucs… j’aime bien ce qu’elle fait … je ne t’ai pas dit mais je suis tombé par hasard (on dit ça) sur le livre de son exposition au Centre Pompidou en 2003, ici, chez Pêle-Mêle « M’as-tu vue ? ». C’est très bien, il y a quelque chose qui interpelle, c’est de l’art vécu, du vécu en art… c’est bizarre… Beau ? Non, on ne peut pas dire… c’est… mais oui, c’est un « carnet d’écrivain ! ».
J’étais content de moi tout d’un coup, voila : je me prenais pour Sophie Calle !
Qu’est-ce qu’un roman de nos jours ? Vraiment n’importe quoi !
Aude a lancé une vanne au moment où je sortais, la porte était fermée, les deux « barbouzes » de la bouquinerie étaient pressés de rentrer chez eux :
— Rester enfermé au Pêle-Mêle toute la nuit ! En voila une proposition d’écriture ! Je suis rentré à la maison, mon petit délire en tête…


19 Octobre 2011

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