Grèce IV


Déjà Vu Café, Pahi. La Grèce est peut-être en pleine dépression économique mais tous les cafés un peu branchés se sont équipés d’une connexion internet et de wi-fi gratuit pour leur clientèle. L’endroit où je me trouve actuellement et duquel j’observe la mer n’en disposait pas en avril lors de mon dernier passage. 



Terminé la lecture du “Monde Diplomatique” de juillet. L’article le plus remuant est consacré à la guerre contre la drogue au Mexique: “Mexico recule devant les cartels”.

Par-delà l’analyse classique des collusions d’intérêts entre le  Parti Révolutionaire Institutionnel (le PRI) et le cartel de Sinaloa qui s’étaient arrangés pour administrer les bénéfices du trafic de drogue  “en bons pères de famille”, avant l’alternance démocratique en l’an 2000 mettant fin à 71 ans de direction ininterrompue du pays par ce parti, et le début de la guerre ouverte déclarée contre la drogue avec les conséquences d’une violence de plus en plus catastrophique que l’on connait, l’élément le plus troublant de ce reportage, celui du moins qui a piqué ma curiosité, concerne cette manifestation de la religion des morts, ou plutôt de la Sainte-Mort, une caractéristique de l’anthropologie culturelle du Mexique qui sort de l’ombre spectaculairement grâce ou à cause de l’explosion de la guerre des cartels. Je vous invite à découvrir ici un article de fond "La Sante Muerte: culte et culture de la mort à Mexico".

J’avais emporté deux livres pour mon court séjour ici: le roman culte “Sous le volcan” de Malcolm Lowry, et une anthologie en anglais de textes de Steinbeick ; un troisième s’est invité à l’aéroport, j’en ai déjà parlé, il s’agit du Guide du Routard Brésil 2012. Point commun de ces trois ouvrages: le Nouveau Monde.
Sous le volcan se déroule au Mexique dans les années trente du vingtième siècle; les romans et nouvelles de Steinbeick ont pour cadre la Californie à la même époque, et puis le Brésil, nouveau point d’entrée dans mon imaginaire “New World” fait son apparition avec un guide pratique.
Les livres de séjour ne sont pas nécessairement des livres qui seront lus pendant le séjour à l’étranger. J’ai constaté que je dévie souvent du programme de lecture que je me suis fixé. Ce sont des bouées de secours, des points d’ancrage dans le réel au cas où le réel dévierait de son cours.
Etrange? Non. C’est une forme de pensée magique qui postule que les mots forgent le réel, “au commencement était le Verbe”. Appelez-moi Ishmaël. Je vous raconterai les aventures de mon double, le Chapitaine C., patron au long cours des Métamorphoses, un fin et rapide Clipper qui s’est envolé plein Sud dans l’axe des tempêtes, l’espoir fou de doubler le cap de Bonne-Espérance au coeur. Je vous raconterai comment le navire fut détourné, ‘drossé’ (j’adore ce verbe), dans les zônes des glaces, pris au piège des icebergs d’émeraude d’où sortent les visions d’absinthe.
Sous le volcan: roman capital des métamorphoses de la nuit mexicaine, de la fête des morts, le mescal aidant, le délirium tremens du héros narrateur possédé des mots d’un supra-langage. Ligne narrative plate mais quelle langue! Ah! Ah! Ah!

Je vais paraphraser Wittgenstein et la célèbre closule de son Tractatus Logico-Philosophicus (proposition 7) : Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire / Whereof one cannot speak, thereof one must be silent / Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.
Sur ce dont on ne peut commenter, il faut le lire.
Steinbeick Pocket Book: publié en février 1945 dans une éditon de poche a bon marché pour l’armée américaine (que le GI pouvait glisser dans la poche de sa veste ou de son pantalon). La bonne littérature mise à disposition de l’armée. Mon exemplaire a appartenu (il me plait à le penser dans une tentative micro-fictionnelle) à l’un de ces gars partis se faire trucider sur les plages d’Iwo Jima ou l’un de ces marins témoins de la geste désespérée des derniers samouraïs à Leyte, sur le pont d’un porte-avion qui explose... Il y a une vague tache pourpre qui m’intrigue au dos de la couverture... Et puis ramené sous un drapeau, et puis le livre avec une boîte métallique qui contenait ses affaires rendu à sa famille, et puis le livre passe en des mains étrangères, et l’une d’elles y a laissé une belle signature: John Blensehom aug. 63. Et le livre a fini entre mes mains il y a peu de temps, pêché parmi les rayons d’un bouquiniste. La bonne affaire: tout Steinbeick (les belles feuilles, et ce y compris le texte intégral de Of Mice and Men) dans un pocket pour un euro (symbolique).
Le destin des livres que plus personne ne prend en main. C’est une chose horrible, la solitude des livres abandonnés sur les étagères des bibliothèques publiques ou privées que plus personne ne regarde jamais, n’emprunte plus. C’est comme un ami fidèle qui attend pour l’éternité qu’une voix humaine l’appelle à renaître grâce à la lecture, silencieuse ou a voix haute. Essayez. Dans mon entreprise il y a une fort honnête bibliothèque de prêts de livres pour les membres du personnel. Je m’y promène entre les rayons, prend des livres au hasard et regarde la chronologie des fiches d’emprunts. Ah! Cela fait parfois mal! Quinze ans, vingt ans parfois, que le livre est là, à attendre... Et puis son destin c’est de finir dans une caisse où l’entreprise se débarasse des vieux papiers quand il faut faire de la place, les livres sont alors prêts à être saisis pour rien. Cela leur donne une nouvelle chance.
Je m’égare. Alberto Manguel a écrit de très belles pages sur les rapports des livres à l’homme et réciproquement.
Cela s’appelle la culture, enfin, un segment de celle-ci (parlons marketing), car qu’est-ce qui fait un retour en force, énorme, du refoulé disons-le carrément! Mais l’oralité pardi! Nous nous éloignons du règne de l’écrit, sous sa forme traditionnelle, linéaire, séquentielle, persistente, épousant le rythme de la pensée au long cours, supporté par ces objets appelés “livres” pour une ère où le numérique et le multi-média dominant détournent l’esprit de l’effort soutenu et soutiennent l’efflorescence d’une parole de l’immédiat, à consommer, jeter dans l’instant.
Curieuses épousailles électroniques que celles de l’homme et de la tablette! Retour à Sumer? Retour aux grands mythes lorsque les oeuvres d’artisans, d’artistes sont noyées dans la production en flux continu et cadences rapides. Marriage du capitalisme et des corps en  une nouvelle économie de la parole. Relisons donc Deleuze. Tout cela a déjà été dit (écrit) depuis... trente ou quarante ans pardi!
Ah!
A la fin il ne restera plus que le cri.
Le long cri d’agonie, le cri de la jouissance, le cri du mutant.

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