Grèce VIII


... Les Perses allaient encore recevoir une bonne gifle des grecs plus tard lors de la bataille de Platée (479 av. J.C.), et puis la roue de l’histoire allait tourner pendant un siècle et demi jusqu’à ce qu’un certain Alexandre décide de porter le fer et le feu de la conquête sur le territoire de l’Empire Perse avec le succès que l’on connait (entre 334 et 323 av. J.C.)
... Or, ce matin je découvre par le plus grand des hasards, tombée dans ma boîte aux lettres électronique un article du BBC News Magazine: Alexander the not so Great: History through Persian eyes

... Ah! Les historiens devraient plus souvent pratiquer l’exercice du regard croisé, de la critique épousant le point de vue de l’autre, en somme une variante du petit jeu:
“je te tiens
 tu me tiens
 par la barbichette,
 le premier
 qui rira
 aura une tapette”
Le monde s’en porterait-il mieux?
Toujours est-il que cet article est intéressant à plus d’un titre, je le recommande aux amateurs de questions historiques qui ont en mémoire le livre important d’Amin Maalouf “Les croisades vues par les Arabes”

C’est surtout la fin qui suscite mon étonnement, la voici (con permisso de la BBC): And thus it is that in the great Iranian national epic, the Shahnameh, written in the 10th Century AD, Alexander is no longer a wholly foreign prince but one born of a Persian mother.
It is a myth, but one that perhaps betrays more truth than the appearance of history may like to reveal.
Les grandes épopées, matrice des nations, tapisserie de mythes dont les fils entrecroisés renvoient à toutes les influences des peuples, des caractères, les uns avec les autres. Magnifique leçon d’histoire universelle.
Je me suis éloigné sur le courant entre les deux rives du steno, dans mon ferry-boat qui fait les petits trajets avec Salamine, la première des îles du golfe Argo-Saronique. Cette méditation m’a fait prendre de la hauteur, car pour dire vrai, Salamine de nos jours n’offre aucun intérêt.
La Grèce est un étrange pays dont la géographie physique si particulière a exercé une empreinte sur les peuples qui ont habités ses côtes, ses plaines, ses montagnes, souvent très isolés les uns des autres. Quelle expérience unique de la mer et des routes pour explorer le pays que de suivre les côtes en cabotage: aujourd’hui plus facilement par la route, hier ou avant-hier, en barque de pêcheur. Le pays se visite avec quelques efforts dès que l’on sort des grands axes routiers.
Sur le retour de Salamine j’ai identifé une forme de civilisation semi-urbaine qui occupait par segments les côtes, très découpées, des îles comme du continent de cette région, que je baptisai du nom peu avenant de ‘banlieues du littoral’: suite de constructions hâtives, mélange d’usines, de raffineries, de plages de cailloux, de débits de boissons, de restaurants, de dépotoirs, de rocs nus, de ports de plaisance ou d’industrie, dans lesquels une population essentiellement locale, grecque et immigrée -- pakistanais en grand nombre, afghans, gitans au bas de l’échelle sociale, véritables parias, “intouchables” comme en Inde, slaves ou albanais, yeux bleus, cheveux blonds, ceux-là ayant déjà grimpés quelques barreaux de l’échelle rouillée, grecs pauvres ou appauvris récemment par la crise économique -- trouvait son plaisir à se laisser dorer au soleil, manger des souvlakis, tenter de vendre des sombreros, des écrans de protection pour voiture, flâner sans but, méditer, discourir de choses très importantes; j’y ai croisé des indigents, un Christ qui portait une charge sur son veston en guenilles, un autre qui croisa mon regard sans rien demander, et aussi des conducteurs pressés dans une cohorte de véhicules de toutes les époques et de toutes les conditions; en somme, j’avais sous les yeux l’image d’un arrière-pays oublié, une miniature, une banlieue sur fond de ciel azur, de mer éclatante.
J’ai sous les yeux quelques photos des pièces d’art visitées la veille au musée Skironio. L’art nait des débris d’une civilisation: rebus de métal, de verre, pierres, et des sueurs des hommes, et de leur sang. Kostas aurait-il créé avec tant de ferveur s’il n’avait pas en tête le sens tragique de son pays, et son expérience d’exilé? La beauté est parente des banlieues pauvres, l’art est à mettre dans la rue, à ciel ouvert, comme cette statue qui semble nous dire: 


“Prenez place ici, les gradins de ce théâtre sont accueillants, installez-vous, ouvrez vos coeurs pour voir et entendre la parole des poètes. Laissez-vous emporter par Antigone et son inflexible refus de la soumission:
Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien. Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé.

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