Grèce III


Sax Café Bar, Loutraki. Merci à la municipalité de cette ville du golfe de Corinthe de mettre à la disposition des internautes une connexion rapide et libre d’accès le long du littoral.
Eviter le mal de tête. Les températures montent. Aujourd’hui, demain, après-demain, pics à plus de quarante degrés dans le centre d’Athènes. Par ici il doit bien faire deux ou trois degrés en moins. 
Premier principe de survie dans la chaleur: manger à minima sur le temps de midi, juste de la pastèque pour l’eau et le sucre, la fraîcheur dans la bouche; me sent plus léger avec ce traitement.
Deuxième principe: éviter de marcher au soleil, ou pire de s’allonger au soleil: plages interdites. Il n’y a que ça ici. Je les préfère vides, au printemps. Ni l’envie ni le temps de toute manière, et tant mieux. 
Troisième principe: cap sur l’objectif, une tâche à faire, à compléter par jour, une activité à coordonner. Très bien pour la productivité.
Quatrième principe: dormir le soir uniquement, pas de sieste l’après-midi. Vu hier le résultat avec mon cousin A : pas brillant. L’oeil lourd, la démarche usée, le verbe excité et les idées pleines d’encre noire de poulpe après s’être levé mi-zombie d’une sieste tardive. Lutter contre la somnolence par une combativité intérieure renforcée. Pensée du désert, se transformer en un de ces végétaux du Cerrado brésilien qui résistent au feu.
Suis repassé faire le plein d’essence par la petite station service Shell paumée sur la plus haute, et la plus déserte, des trois routes qui longent la côte aux alentours de Kineta. Les personnages de ce arrière-poste de la civilisation automobile m’avaient inspirés un billet ‘micro-fictionnel’ intitulé “Le Pompiste” le 14 avril dernier. Je l’avais publié sur ce blog, ici:
Le vieux monsieur parlant très bien français (et italien) qui m’avait épaté lors de mon séjour précédent, était en train de dormir. Un petit jeune tenait la boutique, il s’y connaissait mieux dans la manipulation des lecteurs de cartes de crédit. Celui que dans le texte j’appelais Spiridon, son frère, était par contre toujours à son poste, aux pompes. Un vieux monsieur aussi, à qui je dédie ces quelques lignes, un exemple parmi des milliers, des millions d’autres, de l’humanité qui vit dans “la décence ordinaire” (la “common decency” de Georges Orwell), la morale commune, simple, droite. Il me faisait penser un peu à mon père. Quand je lui ai dit que je venais de Belgique, il évoqua le souvenir des villages de son “pays” natal, l’ile d’Eubée, qui s’étaient vidés il y a longtemps de tous les jeunes gens partis travaillés dans le “lignite”, le charbon, les mines, en Belgique précisémment. Les contes de la décence ordinaire, voila un beau titre pour un recueil de micro-fictions, de portraits et de situations de la vie ordinaire saisie dans la dignité que j’aimerais rassembler petit à petit.
Occuper son esprit. Je repense à ces pompistes qui voient défiler plusieurs spécimens d’humanité, pas toujours décents ni respectueux, en ayant fini de lire un article du Monde Diplomatique, “l’effroi du retraité allemand face à l’épouvantail grec”  
et en repensant à une anecdote racontée par mon cousin A. hier dans sa longue diatribe furieuse anti-allemande, anti-européenne, anti-capitaliste. Je précise que je n’ai rien pu vérifié des sources de cette histoire, à prendre comme révélatrice d’un état d’esprit.
Il était donc une fois, très récemment, un groupe de touriste teutons en vacances en Crète. Ils mangèrent et burent tout leur soûl dans un restaurant, et puis, quittèrent l’établissement sans avoir réglé la note, le plus naturellement du monde. “Mais quoi? Pourquoi?” s’étonna le restaurateur. “Pour tout notre bon argent allemand qui s’est déversé dans le gouffre de ce pays” répondirent nos doctes bavarois, “vous avez déjà été payés mille fois”.
Voila, c’est idiot non? Sauf que, l’article du Monde Diplomatique en main, je me dis que les préjugés des allemands contre les grecs (et réciproquement, mais ce n’est pas le sujet de cet article), sont très lourds, très pénibles, et qu’une anecdote comme celle de la note de restaurant impayée pourrait bien être vraie. Sauf que... il s’agit “naturellement” des clichés véhiculés par une presse type tabloïd, populaire, enfin, très lue. 
Et que dire des préjugés inverses qui m’ont fort choqués, traitant les allemands de nazis, les assimilant à des monstres assoiffés d’argent extrait du sang du peuple grec à coup de taux d’intérêts élevés (différentiel de 4% m’expliquait ce cousin entre le taux emprunté par les banques allemandes sur les marchés, tripe A oblige, et le rendement demandé en échange des fonds prêtés à la Grèce). J’ai failli lui dire  que c’était cher, c’est vrai, mais moindre que les taux du marché “théoriques” qui seraient demandés par les marchés financiers, puisqu’il n’y a plus de marché, dûe à la situation de quasi-faillite du pays. Mais je me suis abstenu. D’ailleurs cette discussion m’a un peu déstabilisé. Surtout la violence verbale. Je me sentais vaguement honteux, moi, le “riche” européen face à mes “pauvres” cousins.
Que faire? Que dire? J’ai le sentiment que la situation est bien pire que je ne l’imaginais, dans les têtes de cette classe moyenne aigrie prête à toutes les dérives et qui mélange tout: je n’étais pas étonné d’entendre côte-à-côte des fragments de discours d’extrême-droite, anti-immigrés, et d’extrême-gauche, anti-banquiers avec une pointe bien pire: ‘tous vendus à Goldman-Sachs... des juifs!’ Admirez la cohérence politique: certains ‘comprennent’ le parti ‘Aube Dorée’ (il ne faut pas vous faire un dessin) et trouvent que ‘c’est pas si mal que ça dans le fond’, ces images de violence verbale - et physique, sur les plateaux de télévision, l’intimidation des élus d’autres partis, de la presse, cela vous donne un coup de sang, ‘nettoyage de la corruption, des incapables’, et en même temps, ils admirent Syriza et son jeune chef de parti beau gosse de l’ultra-gauche (dorée?) qui rêve de faire la ‘révolution’ en Europe, à tout le moins de bloquer le fonctionnement des institutions européennes, s’il était élu premier ministre, par une politique de veto systématique.
Bref... de l’étonnement: les grecs, des fachos, des révolutionnaires? Et de la honte, du dégoût... Sauf à repenser à mes deux pompistes qui tentent juste de nouer les deux bouts, et à tous les autres, dignes, droits, grecs de souche et grecs immigrés, intégrés, travailleurs (albanais et autres) et qui me font encore espérer de ce pays.
La décence ordinaire... une valeur à redécouvrir, à partager. 

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