Marilyn Quantique (I)


Immergé en pleine commémoration.

Il y a cinquante ans disparaissait Marilyn Monroe : 1er Juin1926 – 5 Août 1962.

Sa vie, ses œuvres, son impact.

A cet instant précis : cent quarante neuf millions de pages trouvées en vingt huit dixièmes de seconde par la famille d’algorithmes du PageRank de Google qui fouillent le web inlassablement. Et quatre vingt millions sept cent mille images, cent et un millions de vidéos, cent soixante dix sept mille news…

A cet instant précis : trois millions trois cent quatre vingt mille sept cent et une personnes à travers le monde ont dit « J’aime » à la page Facebook de Marilyn Monroe, et soixante-seize mille deux cent quinze d’entre elles « en parlent ».  Précisément, maintenant. Dans une minute, demain, les compteurs auront bougé. Obsédé par la mesure, fouillant les chiffres en vérité, dans leur nudité, je capture l’esprit de Marilyn qui flotte sur la Toile.

Est-ce important ? Comment comprendre la valeur humaine de ces chiffres bruts ? Quels sont les indicateurs de tendance qui donnent un surcroit de sens à la numérisation de la curiosité ?

Les chiffres appellent d’autres chiffres, les données s’interpénètrent, se conjuguent, se donnent à lire en phrases ; il y a une grammaire naturelle sous les agrégats statistiques, les vecteurs, les matrices, les graphiques, les dashboards interactifs des outils d’aide à la décision qui inondent nos jours et nos nuits, qui parlent la langue de Babel, qui transforment des chiffres en une langue universelle. Google Zeitgeist par exemple. C’est une de ces applications développées par la société de Montain View, Californie, qui montre sur une ligne du temps et à travers les cinq continents, comment le monde numérique a cherché, quel a été « l’esprit du temps ». Nous sommes à un moment fondateur : les bases d’une histoire quantitative, d’une psycho-histoire chère à Hari Seldon, se déploient sous nos yeux. Demain, une utopie, demain, Trantor !

Mais pour quels yeux, quels cœurs, quels esprits, tourne la folle machine des nombres ?

Mais peut-on comparer des chiffres bruts ? Une recherche sur le mot clé « PageRank » retourne six cent cinquante millions de pages. Googlez « Google » et vous voilà avec plus de quatorze milliards de pages. S’agit-il du nombre total de pages sur le Web ?

Pauvre Marilyn ! Tu es éclatée en millions de fragments sur la toile, de hits, lorsque les moteurs de recherche répondent aux requêtes d’internautes, cible atteinte, incrémentation de variables dans des programmes i = i+1. Les paquets de données qui filent comme l’éclair sur le réseau des réseaux – grâce en soit rendue aux protocoles, aux daemons qui veillent sur les cercles de notre enfer digital, de notre enfermement – illuminent aujourd’hui la cathédrale du souvenir, une icône émerge des ténèbres dans lesquelles tu t’es jetée il y a cinquante ans.

Que reste-t-il de toi aujourd’hui ? Qu’en restera-t-il demain, et au siècle prochain ? Et lorsque le Soleil entrera en phase terminale ?

Hic et Nunc.

Des images, des films, beaucoup de fantasmes, quelques écrits de ta main, peu, et de quoi remplir une bibliothèque avec les biographies, les albums photos, les romans qui t’ont été consacrés, qui ont été inspirés par toi.

J’en ai quelques-uns dans ma bibliothèque personnelle, de papier.

Pourquoi est-ce que j’écris sur toi ? Au départ c’était un défi ; j’avais entendu parler de l’anniversaire de ta disparition alors que je conduisais il y a quelques mois sur les routes des Flandres. On parlait de toi à la radio, tes derniers jours, l’ultime coup de téléphone que tu passa à Ralf Greenson, ton psychanalyste, un appel à l’aide en pleine nuit. Ce ne devait pas être le premier. Ce fut le dernier. Ralf te fit savoir que tu pouvais lui en parler lors de la prochaine séance. Mais tu en décidas autrement. Tu l’avais décidé, depuis longtemps peut-être ; qui sait, peut-être que c’était écrit depuis le moment où tu abandonnas Norma Jeane Mortenson comme un vêtement qui ne t’allait plus, et que tu traças « Marilyn Monroe » sur le sable d’une plage de Californie. J’ai cru comprendre que ton changement d’identité s’était passé lors de ta rencontre avec André de Diènes, ton premier grand photographe, ton premier amant ? Le lendemain matin, 5 août 1962, après ton appel à l’aide manqué – mais cela aurait-il changé quelque chose ? – tu gisais inerte, poupée morte, blonde sans cervelle, beaux chiffons. Tu avais trouvé le repos grâce à une dose massive des petites pilules blanches que tu chérissais tant. On a beaucoup écrit sur toi après cet « accident », certains ont crié au complot, à l’assassinat. C’est sans importance pour moi. Non, pourquoi est-ce que je suis tombé, comme Alice, dans ce trou de mémoire, happé par tes initiales, par ton fantôme ? A cause d’un détail. A la radio, le commentateur expliquait que tu étais quasi fauchée, broke, en défaut de paiement, à sec. Lorsque tes comptes furent relevés, que tes objets personnels furent rassemblés, et qu’on fit le total, moins de trois cent dollars furent trouvés dans tes poches, et à peine trois mille sur un compte. Toute la fortune de Marilyn Monroe ? Si peu ? C’est cela qui m’a étonné, intrigué.  Et je me suis dit, je vais écrire une nouvelle sur toi. Ta vie, à ma façon. Tu es dans le domaine public. C’est à la mode. Voilà, le point de départ de ma relation avec toi. Comprendre pourquoi tu disposais de moins de quatre mille dollars en liquidités au moment de ta mort. Mais ce n’est pas encore le plus important ; non, ce qui a vraiment suscité ma curiosité, mon désir de comprendre le mythe, de le démonter, et que j’ai découvert plus tard, en fouillant, en lisant, c’est ton aspiration secrète, ton lien aux livres, au langage, à la littérature. Marilyn lisant, puis Marilyn écrivant. J’avais trouvé une photo de toi, d’une série célèbre parmi tant d’autres séries célèbres, celle d’Eve Arnold pour l’agence Magnum, prise l’été 1955 à Long Island, et c’est pour cette photo que j’ai écris sur toi… On t’y voit lisant l’Ulysse de James Joyce. A y regarder de près tu étais plongée dans le dernier chapitre du livre, tu lisais le Monologue de Molly Bloom. Evidence lumineuse du lien qui t’unissait à ce livre, et cette voix en particulier. Beauté de ce texte qui contenait une des plus longues phrases de la littérature anglaise, quatre mille trois cent quatre-vingt onze mots, long flux syncopé des pensées, des états émotionnels d’une femme qui habite pleinement son corps, qui lance ce cri de vie à la fin « … et puis j’ai demandé avec mes yeux qu’il me demande encore oui et puis il m’a demandé si je voulais oui de dire oui ma fleur de la montagne et d’abord je l’ai entouré de mes bras oui et je l’ai attiré tout contre moi comme ça il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou et oui j’ai dit oui je veux Oui. »

Il y avait aussi Flaubert, Tchékhov, Dostoïevski, Camus, Beckett, Whitman, Hemingway, Conrad, Steinbeck dans ta bibliothèque… Tous tes livres furent vendus au bénéfice d’une œuvre de charité, par Anna Strasberg.

Antonio Tabucchi, l’auteur de « Nocturne indien », a écrit un beau texte d’hommage sur toi. Il t’y compare à un papillon. Lui aussi est parti, récemment, te rejoindre « dans ce pays que nous visiterons tous un jour », comme l’a dit Lee Strasberg lors de tes funérailles. Tabucchi avait fini par incarner le double post-mortem, un des hétéronymes, d’un autre écrivain, Fernando Pessoa. Si ce dernier t’avait connue, il aurait écrit un poème pour toi. Et Jorge Luis Borgès aussi, il t’aurait admirée, il aurait réécrit l’histoire du monde quelque part entre la Bibliothèque de Babel et Hollywood.

Il y avait une qualité dans l’air que je respirais autour de toi, plus spirituelle. Tu étais l’idole, tu étais la source à fantasmes, tu étais la dépravée, celle évoquée par Véronique Bergen dans ce feuilleton « Marilyn, naissance Année Zéro », tu vivais le martyre certaines nuits lorsque la police de Los Angeles te ramenait chez toi, nue sous ton manteau, ayant fait l’amour avec des inconnus, avec frénésie, rage, envie de mourir. Mais aussi : tu lisais et tu écrivais. L’écriture sauve. Les livres sont des bouées de sauvetage.

Est-ce pour cela que j’écris sur toi, pour toi, pour être sauvé à mon tour de l’enfermement, de ma dépravation dans les chiffres, de la corruption de la finance ?

Marilyn la spirituelle, passée de l’autre côté des illusions de ce monde, devenue lumière, photons…

(à suivre…)



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Cœur ouvert XI

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye