Marilyn Quantique (II)


« Bonjour Elijah, que puis-je pour vous aujourd’hui ? »
La voix un peu flutée qui s’adresse à l’ex-commissaire principal sort du terminal d’identification rétinienne à l’entrée du condominium.
« Je voudrais parler à votre patronne. Quelques minutes.
- Disposez vous d’un mandat ? Agissez-vous pour le compte des federales ? En vertu des lois sur la protection de la vie privée je dois vous rappeler les règles suivantes. Pour commencer, une subpoena… »
Elijah interrompt le blabla juridique débité par la machine en pressant le bouton Pause du terminal.
« Mon Dieu, cette fichue bestiole mécanique va me citer tout le Corpus », pense-t-il en se grattant le nez. « Ce que je fais est parfaitement illégal », se dit-il encore avant de ré-appuyer sur l’interrupteur de communication du terminal, et de dire simplement :
« Non.
- Désolé, votre requête n’est pas recevable » se contente de répondre la machine de la même voix de castrat.
Elijah sourit en marmonnant : « Faudra procéder à une mise à jour du programme d’identification. Bon, en attendant on passe à autre chose. »
Elijah se rapproche du micro encastré dans le terminal et prenant son souffle, dit rapidement : il pouvait sentir tout mes seins mon odeur oui et son cœur battait comme un fou.
La voix un peu flutée reprend :
« Identification privée réussie. Votre entrée est autorisée. Bienvenue au Domaine Désaxé, Elijah. »
Les lourdes portes pseudo babyloniennes glissent dans un chuintement discret.

Elijah, la cinquantaine bien marquée sur son visage, les replis du corps gras débordant de la chemise hawaïenne qu’il tient ouverte sur son ample poitrine, et les yeux gris, perçants, entre dans la propriété, laquelle, massive, protège de ses hauts murs crénelés, recouverts de tessons de verre, de barbelés, semés de mini-mines antipersonnel qui font des gros trous dans les pieds, la fine fleur des stars du néo synthétique, du néo porno et de l’avant-garde artistique, de la foule des pauvres, des immigrants, des indésirables, de la flicaille, des paparazzis et des privés dans son genre.

« La dernière fois que je suis entré ici » pense Elijah, j’avais bien dix ans de moins, et trente kilos. Mais surtout, je représentais la loi, l’autorité. Maintenant… Ainsi passe la gloire ! »

Des chiens féroces tenus en laisse par un cerbère demi-humain, aboient avec plaisir à son passage. « Peut-être s’imaginent-ils qu’ils vont me dévorer dans quelques instants, comme une des pauvres cloches qui parviennent malgré tout à franchir les portails de sécurité » se dit Elijah en faisant mine de leur balancer un bout de sa saucisse rouge piquante qu’il grignote, car l’attente rend Elijah nerveux, il conserve toujours un petit quelque chose à manger dans les larges poches de sa chemine. « Tiens Fifi, tiens petite fiote » lâche-t-il au chien le plus proche, et montrant un doigt d’honneur au gardien qui le suit docilement de ses yeux équipés de capteurs, il s’éloigne de la zone de sécurité et s’enfonce tranquillement entre les épais massifs de bougainvillées qui mènent aux résidences pavillonnaires des stars.

Allongée devant une piscine de taille olympique, se tient, belle comme une déesse antique plastifiée par le glamour hollywoodien classique, celle qu’Elijah, ex-commissaire principal de la conurbation de Las Vegas, mis brutalement à la retraite il y a dix ans, pirate informatique génial et sans scrupule, parfait filou sympathique, un peu ogre à ses heures, est venu admirer, cuisiner, au corps s’il le faut, celle par qui le scandale arrive une fois de plus, et pour laquelle il n’aura de cesse de dévouer son âme, de se damner pour elle, de la damner, celle qu’il espère sauver une fois de plus de la déréliction et de l’oubli.
« Mais il ne faut pas qu’elle sache comment je m’y suis pris pour entrer ici » songe-t-il soucieux. « J’espère avoir bien effacé toutes les traces de mon intrusion dans le logiciel de sécurité du condominium. » Il se dit aussi qu’en dépit des gadgets électroniques, des hauts mur de la propriété, des pointes en fer et des balles des tueurs employés par les firmes de gardiennage, et des crocs de leurs chiens, l’emploi des bons vieux mots de passe n’est pas prêt de disparaître. « Un lion ne s’attrape pas avec une toile d’araignée. » se dit-il en se rappelant ce que lui a coûté au marché noir le nouveau logiciel d’intrusion brésilien. « Et pour ce qui est du lion, ou plutôt de la lionne… »

Elijah se rapproche de la femme qui le faisait rêver lorsqu’il était gosse, lorsqu’il regardait les vieux films du siècle précédent où elle apparaissait souriante, radieuse, la femme qu’il redécouvrit, bien des années plus tard, l’icône de plusieurs générations ressuscitée dans la ville suprême du rêve américain, Las Vegas : Marilyn Monroe, en chair, en blondeur, en scintillements synthétiques.

« Bonjour Elijah. Je vous attendais. »

Marilyn Monroe se retourne, retire ses lunettes de soleil, éclate d’un grand rire radieux qui fait tourner la tête et le cœur du pauvre Elijah.


(à suivre…)


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