Marilyn Quantique (III)


Don Wolfe s’est fait une carrière en inventant une théorie sur la mort de Marilyn. Les studios de cinéma, la rivalité avec Elisabeth Taylor, la mafia, le Président.

C’était à l’époque du tournage de Cléopâtre, avec Liz dans le rôle vedette, et Richard Burton dans celui d’Antoine. Joseph Mankiewicz, le réalisateur, n’arrivait pas à nouer les délais, le budget explosait. Le navire de la Twentieth Century Fox prenait l’eau.

C’était l’époque où les studios n’avaient pas encore opéré leur grand tournant néo-libéral, le règne des acteurs employées par contrat d’exclusivité pour des durées fixes, les plateaux gangrenés par des habitudes de travail au kilomètre, celui de la pellicule qu’il fallait débiter, sans état d’âme, sans esprit d’aventure, des stars et des divas qui faisaient poireauter leur plateau pour un oui, pour un non. De grosses usines qui n’avaient pas encore compris qu’il fallait outsourcer toutes les activités autour du cœur de l’industrie cinématographique, se recentrer sur leur « cœur de métier »… La mise en concurrence de toutes les activités productrices des films a eut pour conséquence que tout a été «externalisé» sauf le marketing. Voilà où se cache la pépite d’or du système, le noyau dur de l’entreprise libérale : la recherche des marchés, des consommateurs. Tout le reste, à commencer par la production ? En Chine ! Ou alors, entre les mains d’artisans précarisés, indépendants, « consultants » ballotés entre offre et demande, de réalisateurs soumis à la loi d’airain du système, d’acteurs monétisés par des fonds de private equity. Voilà comment l’entreprise capitaliste a fini par vaincre Marx et ses acolytes : par le rejet de la production hors de ses murs.

Au même moment, la Fox tournait un film avec Marilyn en vedette: Something’s Got to Give. Ce film ne fut jamais terminé pour cause du décès de l’actrice. La rumeur prétend que Liz a torpillé Something’s Got to Give pour que Cleopatra soit achevé à temps, et dans les budgets. Les studios ont sacrifié Marilyn pour éviter la banqueroute.

Voilà pour la théorie.

Vous n’imaginiez pas qu’une rivalité entre deux femmes était à l’origine de la transformation de l’économie ? Mais oui ! La preuve ? Marilyn a été recréée grâce à un tour de passe-passe des magiciens du Strip de Vegas, la ville ultime du rêve, que dis-je ? Du cauchemar américain.

Voilà tout l’arrière-plan des pensées d’Elijah Chee Dodge, superflic devenu privé, et surtout privé du droit de parole tout comme sa tribu, la nation Navajo, depuis qu’il marche à la rencontre du corps de Marilyn, positivement nu, dans une intégralité de perfection artistique qui ne laisse aucun doute sur la marque de fabrique du corps – car Elijah qui a les yeux gris et perçants, qui voit loin avec précision, reconnaît le logo de la société de bio-ingénierie incrusté sur la fesse gauche de l’actrice – mais qui n’en laisse pas moins produire son joli effet, surtout le déhanché pulpeux, sur les sens, sur l’imagination des hommes, et des femmes d’ailleurs.
« Marilyn, pense-t-il, la machine à rêve qu’un beau jour, le patron du Mirage a sorti de ses machines à sous. Bling-bling ! Bling-blong ! C’était la dernière mode à Végas. Récréations ! Après l’architecture, l’urbanisme du Strip, le modèle réduit des sites qu’il faut avoir visités dans sa vie reproduits dans les formes délirantes des hôtels-casinos géants, les ingénieurs de la roulette avaient misés sur le revival des gens illustres et morts depuis longtemps ! ».

« Bonjour Norma Jeane. Vous êtes superbe, comme d’habitude ai-je envie de dire. Le temps n’a pas prise sur vous ».

Malgré son physique de camionneur amérindien obèse, Elijah, du clan Dodge du canyon de Chelly, né sous une chique de soleil brûlant, élevé à la dure dans le désert d’Arizona, mais qui connaît les mots qui chantent, les mots qui font danser le soleil et la pluie, habitué à parler au vent, aux esprits animaux, aux paquets de bits et de bytes du réseau, Elijah, grand et beau de toute la fierté de sa race, Elijah, qui a connu Marilyn, qui a aimé Marilyn, tourne avec grâce, avec légèreté autour de la belle nue, lui prend la main, et la baise avec cérémonie.

Marilyn remet ses lunettes de soleil, s’enroule dans un paréo qui traînait.

« Pardon mon bon, mon cher Elijah » dit-elle. « Vous m’avez surprise dans mon élément naturel… ». La voix de Marilyn évoque un chaton un peu timide… Elle invite Elijah à s’asseoir. Il se glisse dans un transat confortable, admire le bleu électrique de la piscine. « Faites comme chez vous, dit la belle. Commandez-nous quelque chose à boire ». Elle lui tend un walkie-talkie. « Pour moi, ce sera un Bombeirinho de Sao Paulo, la dernière boisson à la mode.
- Deux alors ». Elijah appuie sur le bouton rouge de l’appareil, passe commande à un barman de maison qui se tient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, prêt à servir les caprices de ses maîtres, peu importe où dans le vaste complexe.
Marilyn s’est allongée dans le creux de son fauteuil moulant, étire ses bras vers le ciel, se retourne à plat ventre et plonge ses yeux dans ceux d’Elijah qui l’observe derrière ses lunettes à monture d’écaille.
Un minuscule colibri à long bec rouge se pose sur le fauteuil de Marilyn et la pique à l’épaule. Elle ne donne pas l’impression de le remarquer.
« J’attends des amis ce soir. Resterez-vous avec nous ?
-- Merci Norma Jeane. Je préfère votre compagnie en tête-à-tête.
-- Vous êtes le seul à m’appeler ainsi. Vous êtes obstiné Elijah. » Marilyn fait la moue puis sourit, d’un sourire un peu doux et triste à la fois. Son regard part vers les hauteurs du ciel où dérivent des cirrus soyeux.
« Il fut un temps lointain où je m’appelais ainsi… Pourquoi voulez-vous me rappeler à mon passé, Elijah ? Ai-je encore un passé ?
-- J’ai tout vu, tout lu sur vous, je vous connais mieux que vous-même, Norma. La petite fille curieuse et avide de connaître le monde n’est pas morte, Marilyn ne l’a pas tuée, le corps de Norma vit toujours à l’intérieur de vos formes parfaites. Il ne s’est jamais éveillé à la plénitude de la chair. Marilyn a étouffé les aspirations et les rêves de Norma. Marilyn est devenue l’icône d’un rêve collectif. »

Elijah se tait après cette tirade improvisée. Marilyn se détourne de lui, observe la piscine. Le colibri s’est posé sur son avant-bras, sautille. Marilyn l’attrape prestement et le serre dans sa paume. Il y disparaît entièrement.

Le barman, un Italien d’entre deux âges à la tenue impeccable arrive sur son scooter qu’il conduit d’une main, l’autre tenant le plateau avec la commande, deux larges boissons fermentées de couleur verte.

« Vous verrez Elijah, une fois qu’on goûte à cette … chose, cette… Bombeirinha, on ne peut plus s’en passer », dit Marilyn, qui ouvre la main pour saisir le verre. Le colibri tombe inanimé sur le sol. Elijah le ramasse, l’approche de sa bouche. Il souffle quelques mots en Navajo sur la tête de l’oiseau lequel, comme ressuscité, s’élance aussitôt vers le ciel.

La star Marilyn Monroe, ressuscitée elle aussi, et le privé navajo, du clan Dodge du Canyon de Chelly, sirotent leurs cocktails en silence. Dans le ciel, des planeurs bariolés, pareils aux lames d’un couteau à cran d’arrêt dansent la navaja avec le soleil.

« Ce sera bientôt la fête des fleurs, dit Marilyn. Il y a un club de mordus d’aéronefs au condominium. Ils répètent tous les jours. Ne restez-vous pas avec nous ce soir Elijah ? J’aimerais tellement vous présenter à mes amis. L’un d’entre eux est le pilote du Rainbow Bridge, là-haut. Regardez. » Marilyn montre un planeur couvert de mandalas. « Ce n’est pas un avion, mais un papillon, acrobate en plus. » Elle dit cela en riant.
« Pourquoi êtes-vous là, Elijah ? »
Ce dernier se lève, il est imposant, massif. Planté devant la belle dévêtue, la couvrant d’une ombre immense, son chapeau à plume vissé sur le crâne, il dit :
« Je suis venu vous sauver Norma Jeane. Vous sauvez de l’anéantissement total.
-- Comment peut-on tuer un fantôme » répond Marilyn Monroe, qui aspire goulûment les dernières goûtes de la Bombeirinha, se passe ensuite un doigt entre les lèvres, l’enroule de sa langue vermeille, et tend ensuite ce doigt trempé dans un mélange de cachaca, de citron vert et de salive, vers l’ombre du privé, ex-superflic de Las Vegas, Elijah, qui s’agenouille devant la belle, et reçoit le doigt de Marilyn comme une offrande dans sa bouche.

(à suivre…)


Marilyn Monroe, telle un fantôme qui hante les couloirs du Musée de la Photographie de Charleroi... Photo de l'auteur, Juillet 2012.


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