Marilyn Quantique (IV)


« Les producteurs veulent votre peau, Norma. Définitivement. » Elijah a repris ses esprits, se redresse, et souffle ces mots à l’oreille de Marilyn.

« Vous devriez faire attention, êtes-vous sûre du personnel? » demande-t-il. Il tourne sa tête d’aigle, le regard parcourt les fausses collines, les faux bois et les faux lacs du paradis préfabriqué qui protègent les icônes du monde de la violence de l’extérieur, de la zone, du grand dehors, de là d’où il vient, lui. Son regard calme enregistre le passage d’un gardien et du chien fou tenu en laisse barbelée, de l’autre côté de la piscine. « Que vient-il faire ici se demande Elijah, il est entré dans le périmètre privé… 
-- Norma, levez-vous tranquillement, prenez ma main » lui dit-il. Marilyn, troublée se laisse soulever du transat comme une poupée, se range derrière lui. Son paréo glisse. Nue, fragile, elle se laisse protéger par le mur imposant du dos du Navajo fixant le soleil.
Le gardien tourne la tête dans la direction d’Elijah. Il porte des lunettes où brillent deux points rouges. Le cœur d’Elijah s’emballe. Rapide, il pousse la belle d’une main, la plaque au sol; de l’autre il tire un Lüger P08 Mauser noir semi-automatique du holster planqué dans sa chemise hawaïenne à double-fond, pointe, s’apprête à tirer.
Le gardien lâche le chien, arme un fusil à pompe SG 9000 Walther CO2 6mm, vise un point au-dessus de la tête d’Elijah, tire. Une détonation se fait entendre à l’arrière. Elijah se laisse tomber à terre, se retourne et lâche en une seule rafale cohérente les huit balles de 9mm qui s’éjectent du chargeur en une fraction de seconde.
Le double jet des traçantes dum-dum du fusil à pompe et du Lüger amélioré perfore la carlingue d’une ombre gigantesque qui passe au-dessus d’eux en silence, s’écrase dans la piscine. Les plumes de l’oiseau bariolé de mandalas balancent pendant quelques secondes encore. D’un pas chaloupé, l’ex-commissaire principal de Las Vegas et le gardien, ex-taulard reconverti dans l’aide sociale pour multimilliardaires, se rapprochent du planeur. Le corps du pilote est à moitié penché en-dehors de la cabine, sa tête trouée par la rafale de précision. Il dodeline comme s’il avait encore quelque idée qu’il n’arrivait pas à exprimer.

« Vos amis ont de drôles de façons de vous exprimer leur affection, Norma. » Elijah inspecte le planeur Rainbow Bridge qui vient de finir sa vie de papillon. « Il n’y aura plus de Fête des Fleurs pour lui, dit Elijah. C’était qui cézigue ? » Marilyn Monroe, légèrement hébétée s’approche de l’appareil, regarde le visage barbouillé de sang. « C’est John John, dit-elle. Mais… Elijah, que s’est-il passé ? »

Le chien a plongé dans la piscine. Il s’ébroue, il joue. « Tiens, en voilà un qui s’amuse » répond Elijah sans regarder Marilyn qui entretemps est retournée à son transat en se prenant la tête. « Il n’a pas l’air trop féroce comme ça. C’est lui pourtant le petit Fifi qui voulait me bouffer le gras du lard tout à l’heure. N’est-ce pas, amigo ? » dit-il, s’adressant au gardien qui toujours imperturbable le fixe de ses yeux morts derrière lunettes noires, deux points rouges laser. « Si tu veux des vrais cachorros loucos, fais-moi signe. »

Elijah revient s’asseoir près de Marilyn, lui prend la main d’un air amoureux et lui dit : « Il se passe que votre copain, là, le p’tit Johnny, qu’a l’air pas dans son assiette -- notez Norma qu’il s’est pris une raclée de gros calibre, il voulait vous balancer une bombinette sur votre joli minois… Norma, vous reprendrez bien un peu de Bombeirinha ? » Elijah lui tend son verre.

« Marilyn. A partir de cet instant, vous êtes sous ma protection rapprochée. 
-- Foutez moi la paix, Elijah. Qu’est-ce j’ai encore fait de travers ? »
Marilyn Monroe se met à plat sur le ventre, reprend un bouquin qui traînait par là.
« Pour l’instant, j’ai mieux à faire…
Elijah, aimez-vous Virginia Woolf? »

La belle Marilyn Monroe, splendeur de synthèse couleur pêche sous le soleil du Nevada, suit avec délice les méandres des courants de conscience de la personnalité multiple de Mrs Dalloway, s’imprègne des bruits de Londres, du froufrou des robes blanches, de la voix cristalline de la femme qu’elle rêve d’être en cet instant précis.

(à suivre...)


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