Sunday, 16 September 2012

Dimanche sans voiture


Silence dans la ville. C’était un dimanche, matin. Tous les dimanches se ressemblent un peu, surtout aux petites heures.

Je m’étais levé tôt, privilège de la vieillesse. Plus de grasse matinée, quatre ou cinq heures de sommeil suffisaient à me retaper après de longues soirées en solo à dérouler mes listes de contacts, d’amis, de faux amis surtout, à chercher des infos, ces petits riens qui me rattachaient encore à la vie, un mot aimable, une photo, surtout des temps anciens, celles que je collectionnais pour mon livre d’images. A chacun ses petits plaisirs et ses petits ennuis. Les miens s’appelaient cancer du poumon, à petites cellules, les plus méchants, je n’avais pas d’illusions à me faire. Les médecins m’avaient prévenu, avec objectivité, car le patient n’à plus que le droit de savoir ce qui va lui arriver et ce qu’il en coûtera à la société. Méchant droit à l’information, devoir de communication, de transparence disaient-ils en se cachant le visage derrière les grands clichés de mes poumons. Six mois, un an maximum. Acharnement thérapeutique inutile. Mais vous pouvez compter sur nous pour la fin. Alors profitez-en monsieur Jules.
Je voulais en profiter oui, mais pour cela il m’aurait fallu prendre un billet d’avion, partir pour la première destination qui me serait venue en tête, m’installer dans le meilleur hôtel de l’endroit, et réfléchir à ce que j’irais faire ensuite : une promenade à Knocke-le-Zoute ou un grand voyage dans les îles océaniques? Faire un tour du monde, j’en rêvais comme d’un voyage à l’intérieur d’un prospectus. C’était possible peut-être, en y mettant les moyens. Un rêve de pauvre. J’y ai pensé avec sérieux quelques minutes. J’aurais vidé tous mes comptes, vendu la maison, mais qui s’occuperait de Monsieur Chat en mon absence ? Pas compter sur les voisins. La famille, oui, mais c’était trop attendre encore de tous ces jeunes qui avaient leurs soucis à eux aussi.
Non, je profiterais de ces derniers mois, de cette dernière année comme ils prétendaient savoir ces doctes messieurs en blanc, en restant bien tranquille chez moi, dans ma petite maison ouvrière que j’avais passé ma vie à payer et à retaper ; en comptant les intérêts j’avais payé cette maison trois fois son prix initial, il paraît que c’est normal, il suffit de calculer. Mais les chiffres n’ont jamais été mon point fort. J’ai fait confiance toute ma vie aux gens qui savent. Merci monsieur Jules. Oui, c’est ça, merci à vous aussi. Et maintenant fichez moi la paix, laissez moi crever dans le silence en compagnie de mon vieux compagnon. Vingt ans cela compte un peu dans la vie d’un homme non, et mon chat arrivait aussi au bout de la route. Nous finirions ensemble.
Mais ce matin-là quand je me levai à l’aube, était un dimanche joli de septembre, un dimanche d’été indien. Pas d’été du tout cette année m’étais-je dit ce matin-là en me rappelant le début de la saison froide et humide, mais un bel été roux à la lumière douce, aux températures agréables qui vient sur sa fin se racheter en nous offrant le meilleur, oui, des moments comme ceux-ci qui étaient encore, Dieu seul pouvait expliquer comment, un peu préservés dans la confusion des jours et des saisons suffisaient à me remplir de bonne humeur, à me faire oublier mes petits ennuis de santé. Je respirais l’été enfin comme un flamboyant feu de forêt boréale en ces jours de fin de saison. Il n’y avait plus de saisons depuis longtemps, oui, si je remontais assez loin dans ma mémoire je pouvais encore évoquer la sensation piquante d’une boule de neige ramassée à mains nues sur les capots des voitures, l’été chaud et sec des vacances à Ostende, les petites pluies rafraîchissantes. Ce beau dimanche de septembre, j’allais bien en profiter, oui, et le chat dormait sur sa couverture, parfois il se tournait sur le dos et montrait son ventre. Brave monsieur Poun, je lui grattai la tête au passage, enfilai mon pantalon, ma veste usée, déchirée à l’intérieur dont je ne pouvais pas me débarrasser, ouvris la porte, avec un grand sourire, j’allais dire mon bonjour à la rue, à la ville, à la vie, à mes absents. Les croissants, la baguette, voilà un objectif sain de promenade pour un vieux monsieur qui attend la mort avec patience.
Les rues étaient calmes, très calmes, même pour un dimanche matin.
C’était un dimanche sans voiture.

A quand remontait l’initiative prise par nos autorités d’imposer ces dimanches très silencieux, je ne m’en rappelais plus, mais cette pratique était entrée dans les mœurs, une fois l’an, le deuxième ou troisième dimanche de septembre les voitures étaient interdites de circulation dans toute la ville. Les rues étaient envahies par les familles qui s’installaient au milieu des chaussées comme pour un pique-nique, marchaient avec nonchalance, redécouvraient leur environnement avec une naïveté d’enfants. Seuls circulaient les véhicules de première nécessité, les transports publics, et quelques autres qui avaient obtenu les autorisations, mais cela faisait une sacrée différence. C’était une idée qui avait du bon, marcher, respirer un air plus sain, moins de bruits de moteurs, de klaxons, de pneus, moins de confusion.
Les autorités qui préparaient minutieusement cette journée bouclaient les accès à la ville, les entrées du boulevard périphérique qui ceinturait la capitale, le Ring comme on disait chez nous, étaient gardées par des policiers qui en bloquaient le passage. Cela n’allait pas sans inconvénients, mais à la longue, à la longue, nous avions fini pas nous habituer de ces limitations très temporaires à la liberté de déplacement, et même, le dimanche sans voiture de septembre était annoncé comme un jour de fête.

Mais ce matin-là, j’avais oublié quel était ce jour particulier.
La boulangerie était à quinze minutes à pied de chez moi, oui, j’aurais pu m’arrêter avant chez d’autres boulangers, mais j’avais mes habitudes, il me fallait la baguette à l’ancienne de chez S. et les bons croissants légers, pas gras pour un centime, très croustillants qu’ils produisaient pour leur clientèle des quartiers aisés, car cet endroit de la ville était connu sous le sobriquet de Petit Paris. Cela me faisait un voyage en miniature, un petit plaisir, me rendre à Paris, ah oui, beaux souvenirs qui remontaient, voilà, je me faisais une provision d’images, d’une douceur de soie sur la peau, de parfums de femmes, de rires cristallins qui chantaient à mes oreilles, années enfuies, années sans retour, années qui revivaient à chacun de mes pas pendant que je remontais la pente du parc de F. et que j’avançais encore d’un bon souffle. Jusqu’à quand, par quel miracle, arriverais-je à monter cette pente avant que les petites cellules proliférant ne mettent à mal mes organes, mes os, ma peau, mon cerveau, ne me déconstruisent de l’intérieur tout lentement, et puis en accéléré, par quel miracle tenais-je encore debout ce matin-là, je ne voulais rien savoir, ah, douleur de l’attente interminable de la mort comment te vaincre. Comment.
 Des enfants jouaient dans la rue, un jeune couple un peu plus loin observait sa progéniture, une petite fille blonde, un garçon. Charmants. Levés tôt, ils semblaient se rendre eux aussi à la boulangerie, cela me faisait de la compagnie. Je les suivis.

Un bruit sec claqua dans le calme du dimanche sans voitures.

Immédiatement après, une sirène de police se mit à hurler, un véhicule banalisé avec un gyrophare déboula à toute vitesse et faillit écraser les enfants. Il s’élança à la poursuite de quoi. Un autre bruit claqua, plus près. Cela ressemblait à une arme à feu. Les parents s’emparèrent de leurs enfants et s’élancèrent en courant vers la sécurité d’un porche. Je restai planté au milieu de la rue.

Voilà, c’est comme ça que tout a commencé pour moi ce jour-là. Je renonçai à la boulangerie, décidai de faire retraite chez moi et d’attendre les nouvelles. En descendant le long du parc j’entendis des rafales d’armes automatiques qui éclataient un peu partout sur les hauteurs. Que se passait-il. En débouchant sur l’avenue V. je perçus comme un bruit très lourd de moteur, énorme, obscène qui remplissait l’espace, pas une voiture, quelque chose de plus gros, plus pataud qui se rapprochait. Un bruit de chenilles qui écrasaient le revêtement de la chaussée. Et je le vis, d’abord un tube en acier qui pointait à l’horizontale à l’angle du carrefour pivotant à gauche, à droite, cherchant quelque chose, la bête semblait à l’affut. Elle finit par envahir la chaussée et montra son mufle de tank d’assaut. Dans quoi étais-je tombé.

Ce fut le premier dimanche sans voiture d’une longue série.
Depuis ce jour de septembre, c’est tous les jours dimanche. La ville est bouclée. Etat de siège ils disent. Etat d’urgence. C’est une nouvelle normalité, nous devons nous habituer à rester enfermés dans les limites de la cité, et l’essence est rationnée, réservée aux véhicules de maintien de l’ordre et à l’armée. L’armée est dans la ville. Je me rappelai un autre jour de septembre il y a bien longtemps, dans un pays lointain où quelque chose de similaire s’était passé. Qu’est-il arrivé ici, pourquoi. J’ai manqué au monde je n’ai pas compris dans quelle direction mon petit univers avançait, au pas botté, au rythme patiné des chenilles d’engins blindés qui patrouillent le soir les rues désertes, couvre-feu disent-ils, terroristes, anarchistes, francs-maçons, religieux de tout poils, danger, danger, notre devoir vous protéger de vous-même.

Il y en a que ces nouveaux mots d’ordre rendent heureux.

J’ai revu mon jeune couple avec enfants, ils sourient chaque fois que je me rends à ma bonne boulangerie, tous les gens que je croise en ruent, marchent et sourient, moi aussi je marche et j’ai le sourire.
Mes petites cellules sont parties sans prévenir. Mon vieux chat lui est parti pour de bon. C’est la vie, je suppose qu’il faut accepter la part de mystère, et ne pas se poser trop de questions. Mais je me demande parfois dans le noir, éclairé à la bougie à écrire des choses dans mes carnets noirs, au crayon s’il vous plait, car il n’y a plus toutes ces choses néfastes du passé qui nous polluaient la vie, tout est bouclé, cadenassé, je n’ai plus d’amis dans le monde à qui parler, je me contente d’écouter la voix des romanciers des livres autorisés, et je me demande si, par un jeu d’équilibre, ma tumeur n’était pas partie compensée par l’effet d’une justice distributive, remplacée par une plus grande tumeur, un cancer social qui a tout envahi, tout décomposé, tout réduit en poudre d’organes, d’os, de lymphes, de cerveau. Mon mal a-t-il pris possession de l’univers entier, est-ce ma punition, ne plus avoir de larmes pour pleurer garder le sourire dire que tout va bien quand tout va mal que la vie est belle quand on assassine derrière les murs de mon jardin, une école transformée en caserne et chambres d’interrogatoires, alors vous, oui, vous qui lisez-ceci, prenez garde que ce cancer n’arrive un jour dans votre beau pays.

Méfiez-vous des dimanche sans voiture.


Credits: Agence Reuters, Bruxelles, dimanche sans voiture, 18 septembre 2011

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