Marilyn Quantique (V)


Clarissa se dit qu’elle n’arriverait jamais à traverser la rue. Effroi des bolides noirs aux ailes chromées qui filaient sur le Strand en direction du Mall et du Palais. Une lumière rouge clignotait de l’autre côté du large corridor macadamisé, wait disait-elle, wait, l’attente, toujours l’attente, la vie est une longue plage de silence et d’attente d’un événement, d’un évé-ne-ment murmurait Clarissa, scansion nette des syllabes, scanner, preci-sely, les mots se découpaient lentement devant les yeux gris bleus de Clarissa, belle Clarissa, pauvre Clarissa, murmure-t-on encore derrière ton dos lorsque tu croises gênée ces gens qui te froissent délicatement de leurs reproches, entre les intervalles de l’alarme rouge wait preci-sely, wait, un évé-ne-ment, c’est ce que nous attendons, quelque chose de grand, de beau va-t-il arriver ? Clarissa ne prête plus attention aux sourires forcés des amis, des parents éloignés, des collègues de son ex-mari depuis le divorce ; et pourtant disent-ils, c’est une femme très belle encore, attirante pour son âge, mûre, certes, mais un fils mort dans les eaux boueuses de la Somme cela excuse-t-il la faute de goût, le pas de travers, de trop? Tant de peine, elle a eu tant de peine son fils aîné, fauché à dix-huit ans, une mère ne peut pas supporter cette blessure alors la faute à qui ? A cet évé-ne-ment qui n’arrive qu’aux autres, la pensée surgit avec la netteté du signal, lettres vertes walk, walk, oui il est temps de se remettre en route après le deuil la vie repart mais coule-t-elle encore avec la même fluidité ? Clarissa sentait les lianes qui enserraient ses mollets alors qu’elle traversait l’avenue du Strand, très large, la viscosité des plantes nées du fond de son cœur gonflé d’un liquide noir, d’une encre qui adhère à la moindre de ses pensées, fragments de vies microscopiques qui font la ronde comme les pollens de Mister Brown, particules fines d’un brouillard ni jour ni nuit, ni ni, grisaille d’une infinie mélancolie dans laquelle Clarissa s’enfonce alourdie par le poids des années, de la faute, des serments oubliés, de ses nouvelles chaussures, il faudra que je songe à changer de fournisseurs se dit-elle, Bond Street n’est plus ce qu’il était, ce modèle ne me convient pas, un pas devant l’autre walk walk elle doit presser le rythme et son cœur se fait lourd elle n’arrivera pas à temps de l’autre côté, autour d’elles les hommes habillés de longs pardessus à emmanchures Raglan coupés en corolles la dépassent comme des ballerines pressées, la marche de Clarissa se transforme en une traversée des marécages, la Somme, c’est bien ici que cela s’est passé, elle voit les traits rouges vibrionnant des balles traçantes elle perçoit le souffle ouaté des obus qui explosent tout autour d’elle, est-ce ainsi que Stephen mon fils a vu venir à lui l’évé-ne-ment se dit-elle ? Je dois me presser, pressurer mon cœur pour qu’il pompe du sang, encore plus de sang, le rythme de ma respiration s’accélère, il faut que je trouve un tempo pour me sortir de cette tourbière, il faut une musique pour briser l’attente de l’indicible : wait wait la lumière est repassée au rouge. Clarissa va-t-elle traverser la rue ?

Un processus stochastique. On démontre que le déplacement quadratique moyen est proportionnel au temps. Un mouvement brownien est une martingale. Elijah observe Marilyn perdue dans ses pensées. « Rien ne l’affecte, ni la mort des autres, ni les menaces qui pèsent sur sa vie, sur sa pseudo-vie… Elle se fiche de tout… Que vais-je bien pouvoir faire d’elle » se demande le guerrier navajo reconverti en privé. « Une poupée, baby doll… sans âme, sans âme vraiment ? »
Elijah observe les yeux de Marilyn qui balayent une page dense du roman de Virginia Woolf en dix secondes, passent à la suivante à la même vitesse, une régularité de machine. Il observe ce miracle du génie génétique à l’œuvre, la perfection de cette néo-humanité en marche. « Et pourtant, elle souffre… ». Elijah ferme les yeux, respire à fond. Le soleil décline, il va bientôt se coucher derrière les collines d’El Dorado National Forest, au-dessus du lac Tahoe. Elijah, du clan Dodge du canyon de Chelly, avale l’air sec et doux de cette fin de printemps, quelques grains de pollen s’infiltrent par ses narines, déplient leurs épines, des centaines de lames affutées cisaillant la masse d’air aspirée dans les profondeurs de ses poumons. Les images affluent dans sa tête, il voit

Clarissa s’est arrêtée à deux mètres du trottoir, elle tremble de tous ses membres

Marilyn absorbe la littérature comme du lait qu’elle tête goulûment du sein de cette mère adorée, de cette mère détestée qui l’a abandonnée dans une autre vie

Clarissa attend qu’un bolide noir bondisse et la heurte, avec les ailes d’un ange qui l’envelopperait d’un amour infini, elle le voit ce massif noir Rolls-Royce qui démarre au loin, au croisement de Fleet Street et Southampton Kingsway, j’ai tout mon temps, maintenant plus rien ne peut m’atteindre, pense-t-elle, Stephen vient de tomber lui aussi à l’instant dans cette terre glaiseuse remuée par les orages d’aciers qui l’accueille comme une mère ne pourra plus le faire, Clarissa attend le choc avec la calandre pyramidale du lourd véhicule, voit son corps empalé sur le corps élancé de la Flying Lady, ultime rencontre entre la chair et le métal, Stephen mon fils, je viens

Marilyn ne lit plus depuis longtemps, ou alors c’est un processus stochastique qui s’est mis à l’œuvre là-aussi dans son cerveau où volent des graines de pollen qui cisaillent les souvenirs, tronçonnent les vestiges qui la lient à son passé, quel passé, Marilyn crée une autre Clarissa, une autre histoire, pendant qu’elle se projette aussi dans le futur proche et voit tous ses amis, vautours charmants, rassemblés pour la soirée, oh ma chérie qu’est-il donc arrivé à John John quel horrible accident oui oui il avait trop abusé de la Bombeirinha vous devriez prendre soin de vous, chère amie, adorable amie, laissez-moi vous consoler dans mes bras, non pas ce soir Liz, non vraiment dirait-elle à l’avatar de sa redoutable ennemie, ô ma sœur que connais-tu de l’amour qu’il m’importe tant d’oublier

« Elijah, mon ami. » La douce voix de Marilyn sort le navajo de sa torpeur. Elle a délaissé son livre, s’est habillée. Elle vient tout près de lui, s’appuie contre son large torse. « Prenez moi dans vos bras, s’il vous plait. »

Lawrence Schiller avait d’emblée atteint la célébrité avec les photos de Marilyn nue sur le tournage de son dernier film, inachevé, Something’s Got to Give. C’est pour mon corps que le public veut Marilyn lui disait-elle, mais je suis d’abord une actrice, j’ai un cœur, une âme, j’adore la littérature, pourquoi est-ce que vous ne pouvez empêcher cela de se produire ? Elle posait en même temps avec cette franchise déconcertante de femme à qui le monde entier allait vouer un culte charnel pour les années à venir, pour un siècle encore. I never wanted to be Marilyn – it just happened. Marilyn’s like a veil I wear over Norma Jeane.

Elijah qui a étudié Marilyn Monroe avec obsession, une passion du détail, se remémore cette phrase d’un des derniers entretiens que la star avait donnée avant sa mort l’été 62 du siècle dernier. Il l’entoure de ses bras. « Venez Norma Jeane, il est temps de quitter cet endroit de mort. »

Clarissa attend le choc avec la masse des deux mille cent huit kilos animés par deux cent chevaux vapeur qui avancent vers elle dans le silence.
Tout d’un coup, elle sent une paire de bras vigoureux qui la soulèvent au moment où la Rolls glisse dans son dos, et l’emportent quelques mètres plus loin, vers le trottoir, vers la sécurité. Le bolide guidé par la silhouette d’argent gracile à sa proue, s’enfonce dans un brouillard soudain descendu sur le Mall.
« Mon dieu, Miss, il était moins une ! »
Un gentleman, barbu, un peu roux, fumant la pipe, vient de sortir Clarissa de sa torpeur…


(à suivre...)



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