Mémoires du 11 septembre


Il y a des moments comme ça… ce matin, neuf heures, dans la voiture, la traversée du Bois de la Cambre, une jolie lumière éclairait les tentes blanches encore debout de la grande salutation du soleil qui avait rassemblé quelques milliers d’adeptes du yoga sur les pelouses du bois dimanche dernier, la boucle serrée du grand virage derrière le Chalet Robinson, qu’on prend toujours trop vite, et l’imprévu juste devant, une camionnette se gare sans prévenir, les véhicules dans la file freinent les uns après les autres, j’anticipe, mais la voiture qui me suit allait trop vite, pile sec, j’entends le crissement des pneus, jette un regard distrait dans le rétroviseur, aperçoit un jeune femme au volant, la trentaine, lunettes noires, l’air d’une « executive », d’une cadre, d’une je ne sais quoi, une femme jeune et pressée au volant d’une Golf, et la course repart, mais moi, tranquille, j’ai laissé ma vitre ouverte et regarde la pelouse verte éclairée à travers le rideau régulier des troncs d’arbres, « c’est beau », oui, je me dis ça, le presque accident n’a pas entamé mon calme matinal… sauf que… sauf que… la radio, calée sur Musique 3, la radio classique, comme d’habitude, au grand énervement de ma fille qui change et met Pure FM, mais ce matin, je suis seul au volant, comme d’habitude, je me rends à mon travail, oui, vous ne savez-pas ? c’est au-delà du Bois, plus loin, encore un peu plus loin… enfin dans une belle zone verte, mais la radio disais-je, c’est l’heure, neuf heures, du flash infos, un flash c’est bref, les titres passent, et un seul titre, j’ai oublié les autres, un seul titre, aujourd’hui, c’est un onze septembre, et qu’est-ce que je fout là bon dieu, qu’est ce qui se passe dans ma tête, c’est cela que je voudrais dire… mais cela se refuse à se dire… pourquoi ? oh ! un onze septembre pas comme les autres pourtant, mais quels autres, ceux d’avant Le Onze Septembre ? ceux d’après, de la colère de la souffrance du deuil des regrets d’un monde passé d’un monde en lutte où le vingtième siècle a perdu ses dernières illusions ? C’était quoi mon Onze Septembre à moi ? C’était d’abord cette évidence, ce matin, je ne voulais pas savoir que nous étions un onze septembre, ma femme me demande quel jour sommes-nous, je venais de me lever, pas encore pris de café, le nez sur ma page du livre des visages, pour les premiers messages du matin, ceux des noctambules, des couchés tard, des levés tôt, et il y en avait déjà beaucoup et je m’étais mis au travail, croiser l’information, chercher le détail, la source d’une image, elle me demande donc quel jour je réponds le dix, mais je sais en me disant cela « le dix c’était hier » je ne veux pas penser, si … alors… si hier nous étions le dix… alors aujourd’hui nous sommes le… non cela demande un effort, cela m’aurait distrait de ma tâche… mais peut-être est-ce un blocage, je ne veux pas savoir que nous sommes un onze, et puis, tous les mois de l’année se ressemblent, nous sortons de l’été, les vacances sont finies… alors septembre octobre novembre quelle importance l’année va filer de plus en vite c’est aussi une habitude que j’ai prise, je ne fais plus attention à la date du jour, et parfois le mois en cours m’est très indifférent, tout ceci explique l’apparente désinvolture de mon être dans la lumière d’un matin de septembre dans un joli bois de Bruxelles alors que le flash infos dit simplement « c’était il y a onze ans »… et cela commence à travailler en moi, et cela me poursuit pendant la journée, la répétition du chiffre onze, septembre, onze années se sont écoulées, et ô mon dieu, c’est aujourd’hui que le cap des dix ans commémoratifs franchis nous allons commencer à oublier, comme une chandelle qui brûle usant sa matière s’en va vers sa disparition programmée nous nous consumons dans une fumée lente, avec tendresse pour ceux que nous aimons car nous ne repassons jamais deux fois n’est-ce pas par le même fleuve, nos cheveux poussent, nos ongles poussent, et la chandelle de la vie se consume, mais c’est cela l’amour, l’amour… j’entends le commentateur radio, « pause dans la campagne électorale américaine, pas de discours politiques », oui, je comprends, le mur de la mémoire seulement, les mémoires des proches, des amis des disparus, l’hommage bref et digne… le deuil enfin … mais la mémoire me revient, pas celle des images de télévision, je ne les connais que trop bien, non je cherche d’abord le souvenir de la commémoration « Tribute in Light » où l’on voit deux lasers puissants lancés dans le ciel, à l’emplacement des Twin Towers, et je me dis, « une belle image, j’aimerais la retrouver » je l’ai retrouvée, elle s’est poussée d’elle-même sur mon mur via la boutique de photos Yellow Korner, mais j’anticipe, ce matin, je cherche « où ai-je vu ces deux tours lasers, dans quel reportage, en quelle année », je l’ignore, mais c’est une barrière efficace car je m’arrête de penser, j’arrive à mon travail, la journée oui très bien merci, et cela me reprend, d’abord vers onze heures, « à quelle heure ? oui, neuf heures à New-York ce matin-là, quinze heures ici, que vais-je faire à quinze heures » j’envoie un texto à ma fille qui répond « jour de tristesse », et puis je me revois dans l’agitation du plateau ce jour-là, les collègues, les traders au téléphone « regardez CNN ! » on ouvre nos navigateurs Internet, les connexions étaient déjà saturées, mais quelqu’un allume une radio, et puis nos contacts dans la salle des marchés nous disent ce qu’ils voient sur leurs écrans de télévision, et une bizarre impression se répand parmi les gens, « un accident, un avion dans une tour, laquelle ? » nous avons tous en tête des images de la pointe sud de Manhattan, nous avons des collègues là-bas aussi, nous spéculons sur le nombre de personnes présentes dans une tour un matin ordinaire à New-York, le temps qu’il faut pour évacuer, nous spéculons pour nous occuper, car c’est un accident, très grave, très grave, juste un accident, mais le deuxième avion a percuté nous sentons la vibration de l’impact via les téléphones les voix des traders les images vidéo qui arrivent dans les navigateurs, autre chose est en train d’arriver… et jusqu’au soir, et le lendemain matin, et les journaux, je les ai gardés, le Figaro, le Financial Times de ce jour-là, ils sont dans mes archives… et le monde suit sa cource et tout le reste appartient à l’histoire… sauf que… sauf que… ce matin, onze ans après, j’ai comme une gueule de bois comme une envie de pleurer toutes ces années perdues d’un monde qui aurait pu advenir qui a été assassiné un peu de mon univers un peu de ma vie qui est partie aussi ce jour-là, non, ce n’était pas uniquement l’influence de la télévision, des médias, non j’ai vécu ce jour-là quelque chose qui est resté, beaucoup de tristesse, un vide affreux quand j’ai découvert Manhattan plus tard avec cette béance, j’observais la pointe sud depuis le New-Jersey où je logeais, il manquait quelque chose, c’était terrible, je voulais tellement voir ces tours, elles n’étaient plus là, ne seraient plus jamais-là, sauf dans le « Tribute in Light » et la colère est venue aussi, le dégoût des conspirations, le dégoût de ceux qui disaient « c’est bien fait, ils n’ont que ce qu’ils méritent », je n’ai pas compris, je me suis détourné d’un tas de gens, je n’ai pas dit grand-chose, je les écoutais j’avais mal, la haine a submergé le monde entier, sommes nous sortis de la haine onze ans après, cette guerre est-elle terminée ?
Un air de jazz, deux colonnes de lumière, New-York, ville de mon cœur, tu es tellement belle, peut-être plus belle encore avec cette béance, cette perte de notre jeunesse et de nos illusions…



JÖRG DICKMANN Tribute in light, Sept 11, 2008




Commentaires

  1. Un peu disproportionnés, les alinéas, 78 lignes (digne de figurer dans le Guiness book), puis 2 seulement?
    Ah? C'est fait expres? Pour rendre la sensation de course effrenée et tout ça?
    Pardon, alors, je n'ai rien dit, c'est pas mal
    hans

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