Saturday, 20 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras I


- Demain, c’est décidé, demain je fais venir le cousin.
Le père s’était levé brusquement de table.
Il alluma une cigarette. Il ne nous regardait plus, il n’osait plus me regarder.
- Mais demain, Georges, demain, c’est la fête au village.
La mère avait rappelé une évidence, ce qui se passe demain est plus important que tout le reste.
Elle reprit: le cousin attendra encore un jour ou deux. N’est-ce pas Georges?
Elle se leva à son tour, commença à débarrasser la table. Les restes du poulet dominical, des os nettoyés, plus aucune trace de chair, c’étaient des restes glorieux. Le poulet avait été préparé, servi, consommé selon les rites, la peau croustillante, les chairs cuites à point, la saveur de l’origan, de l’huile d’olive, du poivre, le citron versé avec générosité sur le plat de pommes de terre cuites au four, le poulet du dimanche qu’il préparait, c’était mon lien d’amour avec ce père, avec cette maison, avec cette terre.
Cela n’avait pas de prix. Et pourtant, risquait de disparaître, de passer par profits et pertes.

Je restai à table encore un moment, détournai la tête. Mon père fumait au-dehors sur la terrasse. Au loin, la mer chauffait, la mer brûlait sous les coups de marteau du ciel bleu vif.
Quelle beauté! Je ne m’en lassais pas. J’observais Georges, mon père: à quoi pensait-il? Il se tenait droit, face à la mer, au ciel. Défiait-il le ciel, à quoi se mesurait-il, contre quoi luttait-il?
- S’il faut en finir, demain est aussi bon qu’un autre jour. Fais venir le cousin demain, papa.
Je n’avais rien dit de tout le repas, et brusquement, c’était dit, j’entrais en scène.
Maria et Georges me regardèrent avec un peu d’étonnement, de curiosité.
- Tina, dit ma mère, rien n’est encore décidé, vraiment décidé, n’est-ce pas Georges?
Mon père me regarda droit dans les yeux.
- Ma fille, ah ma fille… Nous ne pouvons plus rien faire, le sais-tu? Il faudra bien se résoudre à vendre cette maison.
Je ne le savais que trop. C’était une partie de mon corps qui allait disparaître avec cette maison. J’en étais malade, mais s’il fallait souffrir, autant se résoudre à la perte sans attendre.
- Oui papa.

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #1 - Après une lecture d' "Un barrage contre le Pacifique" (1950)
Ecrire une fiction, un rapport passionnel entre deux ou trois personnages nommés autour de la question de l’argent, établir un lien de parenté entre les personnages, commencer par une réplique de dialogue. L’argent comme manque, envie, dette, héritage…



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