Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras V


Les hommes du village se sont rassemblés au café. Ils boivent, ils commentent.

Ecoutez, écoutez, comment ça s’est passé.

Oui, comment, à peu près, dis-nous, dis-nous le quoi et le pourquoi.

C’était le lendemain de Pâques, tout le monde était fatigué, le village se reposait, rêvait peut-être. Presque tout le village dormait ce matin-là, sauf lui, l’homme.

L’homme, Georges.

Oui, Georges qui grimpait furieusement le sentier, vous savez, ce sentier qui mène de la plage à sa maison penchée au-dessus de la mer.

Oui, ce rivage où les ruines du temple attendent d’être relevées.

L’homme, Georges, il criait, il hurlait. On dit qu’il avait bu la veille plus que de coutume.
On dit aussi qu’il avait eu des mots avec sa femme.

On n’est pas sûr. Yannis l’a vu, l’a approché, sur la plage il ramenait sa barque, ses filets, il lui a dit « Georges, tu cours. Pourquoi cours-tu ? Georges, ton haleine sent le raki. »
Il lui a dit ça, Yannis l’a raconté à son frère Dimitri.

Dimitri, celui qui a la belle voix de baryton ?

Non, Dimitri le bègue, l’homme aux chèvres.

L’homme aux chèvres.

Mais Yannis a vu Georges, cela est avéré, indiscutable.

Cela ne fait pas de doute, le Soleil ne se lève-t-il pas chaque nuit du domaine des morts. Les filets de Yannis ne sont-ils pas toujours plein du poisson qui abonde dans les mers. Oui, Yannis l’a rencontré. Son haleine sentait le raki.

Il courait.
On dit aussi que sa chemise blanche était déchirée. Au bras droit, le bras droit déchiré. Il y avait du sang sur la chemise blanche.
Il semble que Georges était tombé dans un buisson d’orties.
Il avait bu, il ne tenait plus debout, il est tombé.
C’est ainsi que les choses se sont passées.
Mais il criait. Il criait pourquoi, que criait-il ?
Yannis dit qu’il l’a entendu de loin.
Mais peut-être Yannis a-t-il confondu le cri de Georges avec le cri des mouettes.

Le cri des mouettes.

Nombreuses, nombreuses autour des filets de la barque de Yannis.
Le poisson, le poisson était abondant ce matin là.

Comme tous les jours.

Mon frère, il m’a dit, j’ai entendu le cri de Georges, j’ai reconnu sa voix.

Ton frère Kostas, le boulanger ?

Il s’était levé tôt préparer le pain. Le pain n’attend pas, jamais.

Jamais, il faut quelqu’un pour préparer le pain. Que serait le repas sans pain ? Le pain est la vie.
Ton frère a donc entendu quoi ?

Un nom de femme.

De femme.

Le nom de la folle.

La folle.

La fille, celle qui parle aux oiseaux, aux ronces du chemin, aux orties, celle qui connaît les plantes, qui guérissent.

La fille, la fille de la montagne, celle qui connaît les plantes qui donnent des rêves, qui soulagent de la perte d’un enfant, d’un fils, d’un marin perdu en mer… et celles aussi…

Celles aussi…

Celles qui allument des désirs dans le cœur des hommes.
On dit ça aussi, la fille aux plantes.

Le boulanger a entendu le nom Eleni.

Il y a Eleni, la mère de Toula.
Il y a Eleni, la sœur de Voula.

Il y a Eleni la folle, la fille de Sakis.

Sakis, le cousin de Georges. Celui qui est revenu d’Amérique, le propriétaire des terres fertiles.

Oui, c’est Sakis qui possède toutes les bonnes terres. Et la fille, Eleni la folle, c’est son malheur. Et son bonheur aussi, il n’a pas d’autre enfant. Quand Eleni est née, ce fut une surprise. Le village ne s’y attendait pas, ne s’y attendait plus.

On disait la femme de Sakis stérile.

Mais elle a enfanté.

On disait qu’elle avait consulté les plus grands médecins, ceux de Patras, ceux d’Athènes et de Constantinople. Mais elle a enfanté d’Eleni. Personne ne l’a vue au village pendant sa grossesse. Elle avait été malade, elle était partie chez sa sœur dans la ville. Et quand elle est revenue, on nous a présenté sa fille.

Eleni, oui.
Sakis aurait du être heureux.
Il l’était au début, les premières années. Eleni, son bonheur, sa lumière.
Mais le cœur d’Eleni était corrompu. Une plante vénéneuse y a germé, elle a envahi le cœur de la fille et son corps.
Pourquoi Georges criait-il Eleni ?
C’est la question. Mais n’oubliez pas, il avait bu, tôt le matin, son haleine sentait le raki.
Et son bras en sang.
Pourquoi Georges était-il torturé dans son cœur par Eleni ? La fille de Sakis, son cousin.

On dit qu’Eleni s’offre à tous les hommes.

[...]

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #5 - Après une lecture de "Le Vice-Consul" (1966)


Anne-Marie Stretter, thème de la femme fatale. « Elle est à qui la veut. Se donne à qui la prend. » L’identité du personnage de la femme est insaisissable. Le narrateur se sert de ce qu’on dit du personnage. Histoires incertaines, indécises, fruit d’hypothèses. L’identité du personnage fuit.
Extrait : « Le vice-consul crie son amour à Anne-Marie Stretter pendant le bal à l’ambassade. » Emploi, du «on», du verbe dire. « On se souvient du bal où il a crié. »


Ecrire un texte avec un personnage et un groupe constitué. Une rupture par rapport aux conventions. Le lecteur apprend le récit par l’intermédiaire de différentes voix.





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