Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VI

Les hommes ont quittés le kafeneion. Le soleil tape. C’est l’heure de la sieste. Deux hommes sont restés : Michalis le tenancier, et Dimitri, le poète.

Michalis connait beaucoup d’histoires, celles des époques lointaines de l’archipel, et celles du coin, qui traînent dans les rues, qui écorchent les oreilles. Il retient tout, mémoire vivante, mais parfois un rien exagérée, un peu fausse : comment savoir ?
Dimitri lui, il fait le baryton à l’église aux grands offices. Après avoir donné sa plus belle voix à Pâques, il se sent un peu las. Dimitri écrit aussi le soir, quand sa famille est endormie, des poésies courtes, un rien savantes, en pentamètres ïambiques.
Michalis remplit leurs verres d’un fond d’ouzo, coupe à l’eau, rajoute quelques olives noires dans l’assiette. « Attends, j’ai une surprise pour toi… » Michalis disparait un instant dans la cuisine, après quoi il dépose un poulpe grillé sous le nez de Dimitri qui regarde l’eau troublée par l’ouzo devenir translucide, laiteuse. - Tiens, Dimitri, mange ! Les poètes oublient souvent de manger. Ici tu ne manqueras de rien dit-il.
- Je bois à ta santé Michalis. Et à tes petits enfants. Que dieu les bénisse !
- Que dieu les bénisse, reprend Michalis en levant son verre. Trinquons !
Les deux hommes boivent en silence, consomment quelques olives. Dimitri commence par piquer un morceau du poulpe, le grignote, mâchouille sa cher ferme. « Quel délice, merci mon ami », finit par dire Dimitri après un long moment.

Dans l’ombre de la terrasse, à l’abri des platanes, les deux hommes poursuivent leur conversation pendant que l’air tremble dans la chaleur de l’après-midi et que le village s’endort.


Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #6 - Après une lecture de "India Song" (1975)


Marguerite Duras pousse plus loin encore la déconstruction du récit. Texte inclassable, hybride : théâtre, cinéma, récit.
Pas de narration, l’histoire recompose lentement à partir de voix désincarnées, non identifiées, les voix parlent entre elles, chant, mélodie primitive. Les voix tentent de reconstituer une histoire à partir de souvenirs, fragments.


Deux personnages racontent l’histoire d’un tiers, ils chantent sa légende.



Note après l'atelier.
J'avais initialement inséré dans ce fragment un morceau plus "épique", mais réflexion faite, il n'est plus à sa place, il cassait trop l'atmosphère. Je l'ai un peu retravaillé, et le met de côté ici:

La chanson d'Alexia

- Alors demande Michalis. Et ton dernier texte ? Tu m’as dit qu’il avançait bien.
- Il avance bien répond Dimitri. Je laisse les épigrammes de côté, je fais dans l’épique. Je suis inspiré par mon sujet. Tellement inspiré ! Dimitri lève le bras vers le ciel comme s’il voulait attraper son sujet par le pan d’une voile invisible.
- Alexia la Corsaire blanche, reprend Michalis qui sait de quoi Dimitri rêve depuis que lui, le chroniqueur des choses anciennes, lui a raconté les aventures d’Alexia, la terreur des mers. Cela se passait il y a longtemps, avant les luttes pour l’indépendance.

- Oui, Alexia, chante Dimitri
Alexia, femme
Femme forte
Chêne, soutien de la maison
Tes navires, des flèches
Tes audaces, des épées
Tes lendemains, des monceaux d’or.
Tu fais trembler les Ottomans
Sur les Mers :
Du golfe de Saronique
Aux Dodécanèse
Des plages de Lybie
Où Syrte la silencieuse s’endort
A la Corne d’Or
Au Bosphore
Où Constantinople repue s’endort
Tu arrives tu frappes tues t’envole !
Alexia, fille d’ici
Du pays, de l’archipel.


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