Saturday, 20 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras III


Les hommes s’installent à droite dans l’église, les femmes à gauche. Chacun tient un cierge en main, une lueur d’espoir pour la nuit de Pâques. Le chant orthodoxe du groupe des psalmistes emplit l’église, cinq hommes habillés en noir qui chantent l’évangile.

Georges tarde à venir. Il n’a pas encore pris sa place, là, entre ses frères, ses cousins. Georges qui devait lui dire quelque chose.

Maria attend son cierge en main, sa fille à ses côtés. Elle n’entend pas la respiration proche des femmes autour d’elle, elle ne sent pas la main de sa fille posée sur son bras. Maria attend quelque chose qui ne vient pas, ou qui tarde à venir depuis si longtemps.

Elle se détourne vers l’entrée de l’église où les villageois se pressent, il y a encore beaucoup de monde qui arrive. Elle voit George, il parle avec une femme toute de noir vêtue. Elle est très belle, elle a un visage long et triste. Georges lui tient les mains, les lâches rapidement. Maria sait, elle sait qui est cette femme. Mais cela elle le sait depuis longtemps.

Une jeune femme se rapproche de Georges et de la femme vêtue en noir. Elle doit avoir l’âge de Tina, vingt ans, se dit Maria.  Elle connait le visage de cette jeune femmes, c’est la fille du cousin de son mari.
Mais ce soir là, ce soir de veillée de Pâques orthodoxe, ce soir dans l’église de Saint-André, ce soir où la communauté du village, de toute l’île, se rassemble autour de son pope, de ses traditions, de ses espérances, oui, ce soir, Maria voit pour la première fois le visage de cette jeune femme, elle voit une fossette qu’elle a au menton, elle se dit que c’est une fossette d’homme, elle regarde Georges et d’un coup, d’un seul coup, elle entend le plain-chant repris en chœur dans toute l’église, elle sent d’un coup, d’un seul coup, les odeurs d’encens et de myrrhe qui flottent autour du tabernacle, elle voit enfin ce qu’elle n’avais jamais vu, jamais voulu voir, vingt ans plus tôt, le temps se met à défiler à rebours, Maria, le courant t’emporte, ce fleuve où des rochers brisent les embarcations, ce fleuve que tu habites de ton corps, que tu parcours, jour après jour, ce flux que tu remontes jusqu’à une source, un puits, un orifice de douleur, car tu enfantes Maria, tu donnes le jour dans un paroxysme de douleur, et en même temps, en même temps que toi, il y a vingt ans, une autre femme enfante, et tu vois cette femme, elle a le visage de la veuve, elle se tord sur un lit dans une cabane sur la montagne, elle se cache, les chiens et les chèvres lui tiennent compagnie, où sont ses parents, ses amis, le père de son enfant, où est-il, où n’est-il pas, il est là, il es tout près, et si loin de toi, jeune femme que la douleur écorche, tu entends à présent le cri du nouveau-né, c’est une fille, ce jour-là, deux filles sont nées au village, elle ne l’avait jamais su, l’une est là, tu sens sa main sur ton bras, l’autre est là, tu vois cette fossette sur son menton, tu comprends, tu comprends.
La rivière reprend un cours paisible, ton cœur qui s’était emballé se calme, tu reviens là, à ta place dans l’église.
Une pensée lumineuse, la réponse enfin te remplit : « Tina a une sœur, comme elle ressemble à son père. »

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #3 - Après une lecture de "Le Ravissement de Lol V. Stein" (1964)

La pétrification des sentiments. Lol est ravie a elle-même par un événement, une grande douleur. Lors d’un bal, elle voit son amant tomber amoureux d’Anne Stretter. 
Rédigez le récit d’un traumatisme, avec un "arrêt sur image", une parenthèse dans la narration.





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