Wednesday, 24 October 2012

Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VII

Il entend le chant des grillons qui tombe avec le soir. Georges fume sur la terrasse. Il se souvient de ce soir-là, il y avait aussi le chant des grillons qui tombait des collines, ruisselant, porté par les avant-postes de la nuit. La lune est levée, pleine, elle illumine la mer. Georges sent une présence, c’est sa femme qui est sortie. Elle s’appuie sur son épaule. Son parfum, l’odeur de son corps, Georges se rappelle aussi de cette nuit-là ; elle était là avec lui, ce fuit la nuit où les partisans furent massacrés dans la montagne. Il y avait aussi des aboiements de chiens…

Un bruit à la porte de la cabane. Deux coups, on toque. Georges écoute, son cœur s’emballe. Les coups redoublent. On frappe encore et plus.
Qui est-là ? Il finit par dire qui est là ? Maria, il entend. Elle entre dans l’unique pièce sombre du gîte de montagne. Son frère est appuyé sur son épaule, il trébuche, il souffre. Maria dit il est blessé, aide moi. On le met sur le lit de berger, un sommier sale, un peu gras. Il perd beaucoup de sang. Georges voit la tâche souiller le sommier sous la poitrine du jeune homme. Le frère de Maria est très jeune, quel âge peut-il avoir, seize, dix-sept ans, pas plus. La balle lui a perforé un poumon. Il sombre déjà dans l’inconscience.
- Le médecin, cours chercher le médecin Georges. Cours au village, ramène-le, vite, je t’en prie, je t’en supplie. Georges !
Maria pleure, elle supplie Georges, mais Georges ne l’écoute pas. Il la tient dans ses bras, serrée. Georges n’ose pas lui dire, il n’y a plus de médecin au village, il a été raflé avec les autres, le pharmacien aussi, il n’y a plus rien en bas. Depuis le début de l’insurrection Georges a vu de nombreux blessés, il juge de l’état du frère de Maria, il sait qu’il ne passera pas la nuit, on ne peut rien faire. Il lui dit cela ne sert à rien. Elle s’agite. Elle se débat entre ses bras qui la maintiennent contre lui. Sur le lit, le frère ne bouge pas, il respire encore, à peine. Maria abandonne, se laisse aller entre les bras de Georges, son corps devient mou, il veut la retenir, mais elle l’entraîne malgré lui dans une chute un peu lente sur le plancher. Georges couvre Maria de son corps, ne pleure pas, il dit tout le temps ne pleure pas, il lui tient le visage entre les mains, caresses ses joues, ses cheveux. Il sent le désir monter en lui, rapide, brutal. Ce soir là, Georges prend Maria comme un homme ivre, comme un soldat. Ils font l’amour sur le plancher de la cabane pendant que le frère de Maria agonise à côté.

Des cris gutturaux, des chiens. Georges et Maria entendent passer la troupe au loin. Ils ont peur d’un coup, l’amour est à peine refroidi qu’un frisson parcours le dos de Georges, il se redresse, se rhabille gauchement pendant que Maria reste allongée sur plancher. Pourvu qu’ils ne viennent pas par ici se dit Georges. Si les Allemands viennent par ici, nous trouvent, nous sommes tous morts.

Georges prends sa femme par la taille, l’embrasse. Qu’il est bon d’être avec toi lui murmure-t-il à l’oreille. Sa cigarette est consumée, la lune est haute à présent, les souvenirs s’effacent avec les lambeaux des derniers nuages.

Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #7 - Après une lecture de "Hiroshima mon amour" (1959)



On ne peut pas écrire l’indicible (Hiroshima…). On ne trouve pas les mots. Au-delà des mots, c’est le réel, ce qu’on ne peut dire. On tourne autour du réel avec le langage, d’où un rapport au silence, aux hésitations, à l’absence.
Extrait d’ « Ecrire » (la mort du jeune aviateur anglais)
Extrait d’ « Hiroshima… » (l’épisode de la cave de Nevers)


Le personnage revoit quelque chose qui s’est passé dans sa vie au moment d’un événement historique, qui touche au collectif. Texte éventuellement en plusieurs tableaux, au présent, qui narrent une scène du passé comme d’une vision vécue.




Image tirée du film d'Alain Resnais, Hiroshima mon amour (1959), d'après Marguerite Duras.
Avec Emmanuelle Riva et Eiji Okada.

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