Autour de l'oeuvre de Marguerite Duras VIII

Des années plus tard, Georges n’attend plus rien. Sa fille Tina, mariée, partie, mère de deux enfants, déjà ; si vite, tout va si vite dans la vie ; sa femme Maria, partie, avant lui, il médite, quelle injustice, quelle saloperie la vie ; il l’a mise en terre dans ce petit lopin au bout de la route, face à la montagne qu’elle aimait, ils s’y étaient connus ; son autre fille, Eleni la folle, partie elle aussi, jeune, si jeune, tout comme sa mère, la veuve, l’autre femme qu’il a follement aimée… tous partis…

Georges était vieux, il avait survécu à toute sa famille, il avait tout vendu, s’était installé dans un appartement. Il vivait seul. Il n’attendait plus rien.
Georges écrivait, il tenait un journal, il notait des petites choses sans importance. Un soir il montra ce journal à un ami de passage. Tu devrais en faire quelque chose lui dit ce dernier. Tiens, prends cette carte et téléphone de ma part à cette personne. Elle s’appelle Despina. C’est une agent littéraire. Ce que tu écris est intéressant. Envoie-lui. Elle pourra peut-être en faire quelque chose. D’accord s’était dit Georges. Pourquoi pas.

Il avait téléphoné à cette femme, Despina. La voix l’avait troublé tout de suite. Il avait bredouillé quelque chose. Elle avait dit d’accord, prenons le thé dans les jardins royaux, derrière le Parlement. Elle semblait avoir compris ce qu’il voulait, mais lui, que voulait-il ?

Il l’attendait à la terrasse du café Ambelokipi sous la vigne, les rhododendrons rouges embaumaient, c’était un jour de printemps ; la meilleure saison d’Athènes. Le flot de voitures qui passait avenue de la Reine Sophie produisait comme un roulis qui rappelait la mer, mais atténué, lointain, doux.
Il avait dit l’après-midi. Il attendait avec un livre. Peut-être cette femme, Despina, elle viendrait, mais peut-être qu’elle aurait un empêchement, qui sait, peut-être même aurait-elle oublié ce rendez-vous sans importance. Mais la voix de Despina au téléphone lui avait plu tout de suite, il avait envie de la rencontrer, était-ce de la curiosité de la part d’un vieux monsieur qui n’avait plus de fréquentations ?
Son portable se mit à sonner. C’était elle. Elle lui dit qu’elle arrivait, elle ne trouvait pas de place pour garer sa voiture. Prenez votre temps avait-il répondu. Despina n’avait pas oublié. Il éprouva de l’excitation pour la première fois. Pourquoi, que savait-elle de lui ?

Il s’imagina la voir arriver. A quoi je ressemble. Comment sont mes cheveux, j’ai les mains qui tremblent un peu, va-t-elle le remarquer, me suis-je habillé comme il faut pour rencontrer une dame. Elle va venir et je ne me suis pas regardé dans un miroir.

Une dame. Il la connaissait uniquement par cela, un prénom, une carte de visite simple, élégante. Il l’imaginait de haute taille, mince, les cheveux châtains longs portés librement, déployés sur les épaules. Elle aurait les yeux verts, un mélange avec des petits éclats de gris ou de bruns. Elle va arriver d’un moment à l’autre, je n’ai rien préparé, que vais-je lui dire, pourquoi mon livre, ce sont des notes très simples sur le temps qui passe, qui tourne autour d’un vieillard que la mort indiffère, qui lui a tout pris, qui le laisse ressasser la solitude pendant qu’il prend le temps d’observer les choses depuis sa fenêtre, dans sa mémoire.

Georges se replongea dans sa lecture. Le temps s’était arrêté, il s’assoupi. Il fit un rêve où il la revoyait, elle, la veuve, la femme qu’il avait aimée d’un amour fou, qui lui avait donné une fille, hélas, en cachette, Eleni. Il s’était arrangé avec son cousin Sakis qui se désespérait de ne pas avoir d’enfant. Elève cette fille comme ta propre fille lui avait-il dit, et laisse de temps à autre à sa mère et à moi la possibilité de la voir, de loin, sans l’effaroucher. Et puis il revoyait Maria, la femme qu’il avait épousée, qu’il aimait. Avec la veuve ce n’était pas de l’amour mais une maladie de l’âme ; son corps brûlait, son esprit souffrait, quand il était avec elle, et quand il n’était pas avec elle aussi ; le plaisir et la douleur étaient mêlés en tout, il se dit mélancolie, la bile noire qui remonte du foie, obscurcit le jugement, les anciens savaient déjà, et moi j’apprends, mais si tard, si pauvrement, alors que cette femme m’attend.

- Georges, Georges ! Une voix de femme le fit sursauter.
C’était Despina, elle était devant lui, à contre-jour, il ne voyait pas bien les traits de son visage avec le soleil.
- C’est toi, c’est bien toi dit-il. Tu es revenue pour moi ?
Despina ne parut pas troublée. Elle s’assit à côté de Georges, lui prit la main. Maintenant il la voyait bien. Mon dieu, qu’elle était belle !
- Oui, c’est moi. Je suis de retour. Je ne te quitterai plus jamais.


Atelier d'écriture "La force du dépouillement - atour de l'oeuvre de Marguerite Duras"
Proposition d'écriture #8 - Après une lecture de "L'amant" (1984) et "L'amant de la Chine du Nord" (1991)


L’évocation du sentiment amoureux, du souvenir. Ce qui est vivant dans le souvenir. Reprise par l’imaginaire, ce qui le rend vivant. Vérité du souvenir traduit en plusieurs versions. Ecrire, et réécrire. L’écriture n’est pas un témoignage, vérité etc…
Marguerite Duras valorise le désir, ce qui est lié à la passion, à la mort, une force irrésistible. L’autre est inconnaissable, inatteignable. L’amour est impossible ; mais il y a l’écriture.
Ecrire le souvenir d'une rencontre amoureuse, à la troisième personne au passé. Le souvenir doit être incarné avec des détails.

Ceci était la dernière proposition de l'atelier d'écriture "La force du dépouillement".


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