Je suis ton ami


  Il est là, il va faire sa nuit, immobile sur la couverture rouge, son domicile élu sur l’accoudoir du canapé ; il s’est mis en boule, pattes croisées sous le menton, queue enroulée, tête aplatie, yeux mi-clos : mon chat.
  Les paupières parfois se soulèvent, un bruit léger dans la nuit, et comme lui j’ai l’ouïe fine qui m’empêche souvent de dormir, j’entends à travers les murs, deux maisons plus loin, j’entends l’autre côté de la rue, et les voitures qui roulent encore plus au loin. J’entends le ronronnement du chat. Son corps se soulève doucement, avec docilité au rythme de son cœur, fidèle petite machine de vie, confiant dans sa bonhomie de petite vie, mon chat dort apaisé, rassasié. Dort il ?
Il rêve en chat : souris, nourriture, jeux, se cacher sous le tapis, attraper le bouchon, la ficelle, attaquer mes pieds, faire le beau puis en traître surprendre son adversaire imaginaire et l’abattre d’un coup de griffe.
  Maître chat, animal conçu pour servir d’anti-stress à l’humain, tu me dois lui dis-je parfois lorsqu’il s’énerve sous les caresses, tu me dois dix minutes par jour de service. C’est dans le contrat, mais mon chat est très indépendant, il se débat, se dérobe ou se laisse faire lorsqu’il n’a pas le choix, que je n’aime pas lui imposer, chacun sa liberté. Mais alors lui dis-je, quel est ton rôle, ta fonction, ton but sur la terre si ce n’est de servir tes maîtres ? Car le monde se partage entre serviteurs et maîtres, mais qui sert l’autre?
  Mon chat ne m’enseigne pas la lutte des classes, il est trop malin, c’est un peu dépassé, sauf à se jouer des souris qu’il délaisse, laisse mortes, mourantes sur l’herbe du jardin après s’en être amusés. Vilain capitaliste ! Je le sermonne, le traite d’ogre égoïste et cruel, pauvres souris ! Une hécatombe, mon jardin, un cimetière de rongeurs. Vilain chat, et puis il se montre, fier de lui, reprend possession en maître des lieux de son territoire du rez-de-chaussée. Il a des goûts mesurés, choisit ses places pour dormir, une ou deux, canapé, fauteuil en osier, deux couvertures à lui, et parfois le matin sur le tabouret du piano recouvert d’un velours bleu nuit bien agréable au toucher qu’il maltraite de poils qu’il faut enlever, il est là, il fait semblant de dormir, car il sait que les maîtres, ou est-ce que ce ne sont pas ses serviteurs, vont descendre s’occuper de lui.
  Mais le matin je ne suis pas généreux avec le chat, n’ait pas le temps, mon café d’abord, sale égoïste, tes croquettes après. La nuit trop courte et l’esprit déjà échauffé des millions de décharges corticales qui signalent la remise en route de la machine cérébrale, fatigué d’ondes delta du sommeil qui se débat encore, je m’ébroue à mon tour, étire mes membres, joue de ma queue pour la vider dans un grand splash de soulagement agricole et naturel, arque le dos, les mains, montre les dents, frises mes moustaches, je n’en ai pas, mais se donner un air dix neuf cent devant la glace où mon image fripée s’efface devant celle d’un fringant cadre dynamique me remonte la mécanique du moral pour la journée, alors là, oui, peut-être je daignerai m’abaisser à lui remplir son bol de croquettes, changer son eau, et lui ouvrir la porte du jardin pour qu’il aille y faire ses besoins sur les ossements de ses victimes qui pourrissent dans les herbes.
  Darwin avait raison, c’est la loi du plus fort dans l’ordre naturel, je l’observe à tous mes levers, et instruit de cette leçon, mes armes sous le bras, laptop, carnets, clé de voiture, gsm, cartes de crédit, costard, pompes noires, un dernier coup d’œil dans la glace du couloir, un dernier au-revoir à ma fille, ma femme, je pars, je quitte ce domicile sanguinaire pour défendre les pauvres asséchés, les orphelins spoliés, les mères célibataires, les sans-logis…. Non, attendez, ce n’est pas ça, il y a erreur de montage… pour défendre les actionnaires contre les managers, ou l’inverse, la finance contre l’IT, les marchés contre les régulateurs, ou tous unis contre le groupe, le conglomérat, le gros monstre, qui nous abruti de directives, ou contre la concurrence, ou nos propres enfants, nos parents, nos amis, nos voisins, tous contre un, un pour tous, les intérêts égoïstes, les petites machines de vie des uns, des autres, dans le jardin du monde.
  Chat, je suis, je reste.
  Souriez et disparaissez !

  Il est là, il fait sa nuit, dormir n’est pas un souci, quel état béat, quel paradis, être un chat ou un humain, je me demande.
  Je me demande.


Photo de l'auteur: mon chat et une anthologie de poésie québeécoise contemporaine. A peu près ce moment, mais un autre jour.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

De Clichy à Laeken