La Libraire


Elle se tient droite comme une figure de style, un peu vieille, avec un air sévère de rhétorique.
Elle a les yeux mi-clos derrière ses épaisses lunettes à double foyer à l’ancienne. Elle porte encore une paire de lunettes de lecture à cinq euros autour du cou, pendue à un fil vert torsadé. Elle attrape une branche des lunettes de lecture qu’elle porte en bouche, elle en mâchouille le bout de ses petites dents pointues très blanches. Elle joue avec elles, tire sur le fil vert, le tord, le tourne et le retourne jusqu’à ce que le collier en soit tout serré, comme une vis qu’elle lâche et qui se détend d’un coup.
Elle se tient dans l’angle du magasin, debout, derrière une table au plat décoré des couvertures criardes de livres de poche des années cinquante ou soixante. Elle observe l’écran d’un ordinateur. L’unique lumière dans la pièce sombre provient de l’écran du MacBook Air, on remarque les fenêtres colorées d’une page qui se reflètent sur les lunettes de Marie. Elle ouvre légèrement la bouche en lisant, elle fait défiler l’écran d’un effleurement des doigts sur la tablette de guidage de l’ordinateur. Les longs doits de sa main droite caressent la surface métallisée de l’animal électronique de luxe. Ses ongles sont soignés, bien découpés, elle a l’habitude de porter des gants, une paire de gants noirs en tissu est posée à côté du clavier. La peau est fine, délicate, Marie n’a jamais travaillé de ses mains, la peau est sans doute un peu sèche, on y devine les lignes de l’âge qui courent à l’horizontale d’un bord à l’autre du dos de la main. Les doits sont nus ainsi que ses bras découverts jusqu’à l’épaule. La peau est semée de taches de rousseur. Cela leur donne une coloration tendre à rendre jalouses les irlandaises.

Marie la vieille fille, est la libraire de notre quartier. Nous aimons Marie, elle est la dernière des libraires indépendants d’une ville de province gagnée par la guerre économique qui commence par mettre en faillite les petits commerces. Lorsque sa librairie aura disparu, ce qui est une question de temps, nous irons acheter nos livres au rayon des best-sellers de l’hypermarché, chez Leclerc ou chez Auchan, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de livres en papier, ce qui finira par arriver aussi. Il restera encore Amazon, mais qui trouvera-t-on  s’il n’y a plus les artisans, auteurs, éditeurs, leurs lecteurs, qui croient encore possible à une littérature d’art et d’essai ? Il restera une industrie. Nous y sommes déjà pour l’essentiel.

Marie ne pense pas à ce futur inquiétant. Pour l’instant, Marie est heureuse de vivre enfin dans la plénitude de l’âge, ce que sa modeste condition et sa vie isolée à l’ombre d’une mère dévoreuse ne lui avaient pas laissé le temps de découvrir : Marie est amoureuse.

Il n’y a pas eu grand-monde aujourd’hui à la librairie. A part moi, naturellement. Je pense avoir été le seul client de cette lente journée d’automne, qui ne se hâte pas vers sa disparition. Il a plut toute la journée, mauvais pour le commerce de détail, sortir, se promener, un petit vent du nord ajoute à la sensation que l’hiver se rapproche, en fait, il est déjà arrivé, les gens rentrent vite chez eux, les rues se vident le soir. La petite boutique de Marie reste encore allumée comme un phare. Mais justement, en ce début de soirée, Marie a oublié d’allumer dans la librairie. Elle a tout oublié, même son plus fidèle client. C’est à peine si elle m’a adressé la parole depuis que je suis entré. Marie est sucée jusqu’à la moelle des os par l’écran de son ordinateur et les passions qui s’y jouent. Marie a succombé à la passion de je ne sais quel succube.

Je n’arrive plus à lire les quatrièmes de couvertures des nouveautés déposées sur la grande table principale de l’unique pièce de la librairie. Oserai-je lui demander d’allumer ? Elle est si absorbée par sa lecture.

Derrière Marie, une tenture bleue masque une chambrette minuscule où elle conserve un peu de stock et les classeurs de la comptabilité. Dans le fond de la pièce, face à moi à droite, un escalier en vis mène à l’étage supérieur et à l’appartement de Marie. J’ai toujours eu envie que Marie m’y emmène comme un privilège réservé à son meilleur client, qu’elle m’y propose un soir après l’extinction des feux de monter y prendre un thé ou un verre de vin et de discuter entre amis. Mais à quoi bon me leurrer ? Je rentre chez moi, seul. Non, pas tout à fait seul, un ami m’y attend avec des miaulements affamés. Et Marie ? Personne ne l’attend, pas même un chat. Pourquoi me suis-je demandé ne m’a-t-elle jamais invité chez elle ? Elle attendait peut-être que le premier pas se fasse de mon côté. Mais je suis si timide. Elle aussi. Entre deux timides il ne peut pas se passer grand-chose, ils vont toujours attendre que l’autre fasse le premier pas ; ils risquent d’attendre longtemps.

Je me hasarde, me racle la gorge :
-        Hum, hum, Marie, Marie… Elle lève les yeux, elle a l’air fâchée de mon interruption.
-        Oui Robert…
-        C’est qu’on n’y voit plus dans le magasin… L’interrupteur est juste derrière vous… enfin, il me semble… masqué par la tenture.
-        Evidemment, je sais où est l’interrupteur ! Enervée, elle tourne l’interrupteur et retourne immédiatement à sa lecture.

Je me tiens cois, fais semblant de parcourir avec intérêt les pages du dernier Christine Angot, surveille Marie par-dessus mes lunettes. Je l’entends soupirer. Une première fois, mais cela est sorti de sa bouche comme un regret. Elle se ressaisit, se tient plus raide encore, me donne l’illusion de travailler à une critique de livres pour le journal local, tapote au clavier, serre les lèvres, souffle encore du nez comme si elle était fatiguée d’avoir sprinté. Elle finit par s’asseoir, juge qu’il est plus confortable d’écrire en position assise, se donne l’air appliqué à un tâche importante, remonte la monture de ses lunettes sur l’arête du nez. Elle tourne la tête de mon côté ; je plonge aussi vite dans la prose naturaliste, jusqu’à l’os, de la nouvelle idole de la Rive Gauche. J’ai l’impression d’avoir entendu un sourire amusé lorsqu’elle s’est rassurée sur mon compte.

Elle tapote sur le clavier avec application. Lis. Envoie. Attends quelques secondes. Lis. Tapote.
Le cycle se poursuit pendant que la librairie, tel un vaisseau entame la traversée de la nuit et d’une mer de plus en plus démontée. Les doigts de Marie filent sur les touches noires rétro-éclairées du MacBook à la vitesse d’un clipper hardi qui s’apprête à contourner le cap Magellan, le cap des tempêtes. La pluie frappe les vitres de la cabine de pilotage. Je ne vois rien au-dehors, la rue n’est plus éclairée. Que dis-je la rue ? C’est la mer noire et cruelle que je sens à quelques mètres. Je me réfugie un peu plus loin dans la sécurité de la cabine de la librairie dont Marie est le capitaine. Et moi je fais quoi je me demande ? Je suis le second, j’assisterai le capitaine, et en cas de coup dur, prendrai la relève de la navigation. Coute que coute il faudra bien qu’il traverse la nuit ce beau navire, porteur des rêves de papier de plusieurs peuples, de plusieurs générations, les esquifs de récits, les barriques de romans, les ballots de nouvelles, les voiles couvertes de poèmes pour le vent…

La voilà qui soupire à nouveau, cette fois elle se laisse aller, à l’air de s’en fiche que je sois là.
Quelque chose ne va pas.
Marie se lève. Se met face à la grande bibliothèque qui couvre le mur du fond du plafond au plancher, monte sur l’étagère, fait mine de fouiller dans une rangée de livres de poches, qui de loin, comme une voile blanche remue sous ses doigts qui déplacent les rangées de livres. Je les connais par cœur ces rangées. J’y ai regardé tout à l’heure. Tout est impeccablement à sa place. Elle met du désordre à la lettre F maintenant, mélange les Faulkner avec les Flaubert, mon dieu Marie, mais que fais-tu ?
Elle me tourne le dos, ce n’est pas par impolitesse je le sens mais par discrétion. Je ne la regarde pas, je me sens ému, je devine à ses épaules qui tremblent légèrement, qu’elle est secouée de sanglots. Elle prend un mouchoir avec lequel elle essuie les dos des livres, ils en ont bien besoin !
Elle retire ses lunettes et passe le mouchoir sur son visage rapidement.
La pluie atteint à présent son intensité maximale. Le vent latéral frappe les vitres de plein fouet. On est vraiment dans la tempête. Heureusement, ce bruit couvre celui des petits couinements de souris de Marie qui hoquète comme une pauvre bête inquiète.
Je me sens de moins en moins à ma place. Mais choisis de rester fidèle au poste. Je ne vais pas quitter le navire à un moment pareil !

Elle finit par reprendre sa place derrière l’écran, sans un regard pour moi. Elle recommence à mâchouiller la branche des lunettes de lecture en fixant l’ordinateur d’un regard vide. Sur les verres de ses lunettes se reflète une photo d’un visage qui occupe l’entièreté de l’écran. Elle l’observe sans toucher au clavier, sans un bruit, sauf celui de ses dents qui grattent la branche de ses lunettes de lecture.
Elle se redresse sur son siège, une assurance gagnée sur l’adversité. Elle tend un index vengeur vers une touche noire du clavier. C’est comme si j’entendais siffler la balle d’un colt lorsque son doigt percute la touche Effacement. L’image disparaît de l’écran.

Marie, pauvre Marie, qu’as-tu donc fait de ta jeunesse ? Et que fais-tu de tes jours d’automne face à l’écran ? Je suis là, j’existe, ne me vois-tu donc pas ?

Marie semble enfin sortir de sa longue torpeur. Elle se lève avec un sourire aux lèvres. Allons, tout est donc fini ? La vie va-t-elle reprendre ? La pluie s’est arrêtée, il semble que la librairie a doublé le cap des dangers, la mer s’est calmée.

Je me rapproche d’elle, confiant, je lui tends la main pour une poignée virile, entre marins ! Vais lui souhaiter la bonne nuit.

Sur l’écran, une icône s’est mise à clignoter. Et un bruit, un blip se fait entendre dans la paisible atmosphère des livres, des bons auteurs, des promesses de rêveries, de songes, de plaisirs doux à ramener chez soi et à partager, qui avec son chat, qui avec un ami ou une amie, ou ses enfants, ou simplement, soi avec soi, réconcilié dans la lecture ; oui, un message peut-être, vient d’arriver. Il requiert l’attention de Marie.

Perversité de la technique ! L’image effacée réapparaît. Je suis à côté de Marie à présent, je vois ce qu’elle voit, mais elle n’a plus d’yeux pour moi, mais pour l’image, tout pour l’image, pour elle qui apparaît dans son insolente beauté de femme jeune aux lèvres rouges.

C’en est trop, je ne cache plus mes pensées :
-        Marie, Marie… Elle lève les yeux, elle n’a plus l’air fâchée qu’elle m’a montré tout à l’heure. Une trace d’humidité perle au coin de ses yeux. Je n’avais pas remarqué que derrière les grosses lunettes, Marie la vieille fille, possède des yeux d’un gris profond qui rient, qui pétillent, j’y vois des lueurs de phare dans la mer. Je lui dis : Marie, vous êtes… amoureuse de… ça !... Je pointe l’index à mon tour sur l’image scandaleuse. Sur l’image d’une femme jeune et belle aux lèvres rouges, aux gants rouges, une provocation de sensualité, un appel du désir… Mais… mais, lui dis-je dans un souffle, Marie, vous êtes amoureuse d’un avatar ? D’un simulacre de personne, ne savez-vous donc pas, êtes-vous naïve à ce point ?

Elle comprend le sens, sa main balaye l’espace du magasin, les tables chargées de livres, les bibliothèques, les moindres recoins occupés par des étagères remplies…

-        Et tout ça, à votre avis… c’est quoi ?

Je me rapproche de la porte. L’ouvre. C’est la nuit complète, le silence.

-        A demain Marie ?
-        A demain Robert, prenez-soin de vous… et qui sait… Elle hésite, marque un temps d’arrêt… Qui sait… prendrez-vous un verre de thé avec moi un jour ?
-        Un jour Marie, un jour, nous avons toute la vie devant nous.

Je referme la porte de la librairie sur Marie et sa nuit peuplée d’anges libertins, ses rêves impossibles, ses mystères…

Dans la ville mon pas résonne. Je m’enfonce dans la nuit.


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