Saturday, 6 October 2012

La Lune et le petit garçon


C’est l’histoire d’un petit garçon qui s’appelle Rémi. Il habite dans un village perdu des Causses, Nivoliers.

Rémi aime observer les canards, les poules, les cailles. Il joue avec Mouf le chien, c’est un vieux chien. Il donne à manger aux lapins. Il aime courir autour de l’étang, lancer un ballon dans le ciel le plus haut qu’il peut, mettre des herbes avec un peu de terre en bouche. Il taquine volontiers Wood le chat, c’est un vieux chat qui ne se laisse pas faire. Rémi a les mains toutes griffées.

Rémi mène une vie tranquille dans une maison derrière laquelle commence le plateau du Grand Causse. Rémi a peur du plateau qui est trop grand pour lui. Il quitte le sentier le dos à la maison, regarde la plaine légèrement ondulée des herbes hautes et jaunes qui s’étalent très loin devant, fait quelques pas, avance un peu plus hardi à chaque fois. Rémi sent la chaleur de la maison dans son dos, alors il avance encore un tout petit peu. Mais il finit toujours par faire demi-tour et courir à toute allure se mettre à l’abri dans la cuisine, où mamy travaille. Mouf et Wood aiment bien traîner dans la cuisine eux aussi. Les mains de mamy sentent bon la sauge et la doucette. C’est une herbe du plateau, mamy lui a donné un nom à elle, le respounchou. Elle dit que ça aide à guérir, mais Rémi ne se sent pas malade.

C’est son papa qui est malade. Rémi a une famille compliquée.

Ses parents sont papa, mamy, et grand papy. Sa maman n’est plus à la maison. Papa a dit un jour « elle est partie pour la grande ville faire des courses ». Son papa et mamy tiennent une auberge en briques du pays, une ancienne ferme retapée du temps où le papa et la maman de Rémi étaient jeunes. C’était longtemps avant Rémi. Rémi est un petit garçon qui est venu plus tard que les autres enfants de son âge.

Rémi est né alors que son papa devenait vieux, presque aussi vieux que papy. Mais papy n’a pas eu de chance, à la naissance de Rémi il est parti pour toujours dans un autre pays. Rémi a compris ce que ça voulait dire. C’est comme avec le couple de perdrix qu’il avait vu se faire tuer par un chasseur, brutal, un coup de tonnerre avait assommé les deux perdrix qui étaient collées l’une à l’autre. Mouf avait ramené des restes sanguinolents.

Ce qui aurait dû être une joie est devenu tristesse. Son papa s’est enfermé dans le silence. Sa maman est restée longtemps fatiguée d’avoir donné naissance à un grand garçon comme Rémi. Sa mamy a pleuré Jules, son mari, et s’est couvert la tête d’un fichu noir qui ne l’a plus quitté. Et grand papy est parti sur le Causse Méjean pour une longue promenade avec le vent. Il est rentré cinq jours plus tard, trempé, ses vêtements déchirés, et l’air beaucoup plus jeune. Mamy aurait dit « c’est bon pour la santé, l’air du pays », et tout le monde est retourné à son travail. Sauf que le papa de Rémi est devenu triste avec le temps, tout ça c’est mamy qui l’a raconté à Rémi, il se levait à midi, mangeait du bout des lèvres, retournait se coucher, et se levait le soir pour regarder la télévision. Il était malade d’une grosse boule noire qu’il avait avalée dans sa jeunesse à la grande ville avant sa rencontre avec Daphné, la maman de Rémi. Et lui, Cédric, le papa, il devenait de plus en plus gris à cause de la boule qui s’était réveillée dans son cœur. Mamy disait « c’est une encre magique que certaines personnes ont en eux, elle fait du mal au cœur quand elle n’arrive pas à s’écouler au-dehors ».

Rémi se demande comment faire pour ouvrir une rigole dans le cœur de son papa.

Rémi pense souvent à Daphné dont il ne garde qu’un vague souvenir, une paire de bras blancs, un visage pareil à celui de la petite Vierge votive qui est accrochée à côté de son lit, avec des cheveux noirs bouclés et des yeux verts, verts. Daphné était beaucoup plus jeune que Cédric lorsqu’elle l’a épousé. Où est Daphné maintenant ?

Rémi a peur d’avoir attrapé la maladie de son papa, car il sent parfois dans sa main un chatouillement. Ses doigts s’emparent des crayons de couleurs qui sont posés en bouquet dans un grand pot avec des fleurs séchées sur la table en bois massif de la cuisine, il dessine des bonhommes, des arbres, des nuages, des maisons, des oiseaux. Rémi rêve sur le gros papier crémeux avec ses doigts qui bougent tout seuls, il dessine et la peur de la boule noire s’éloigne. Quand il montre ses dessins à Marie, c’est mamy, elle dit « où est passé le soleil ? ». C’est vrai, il n’y a pas de soleil dans les dessins de Rémi. Pourtant, il aime bien la chaleur, et ce cœur brillant qu’il observe à travers les nuages au-dessus des Causses, mais il ne dessine jamais le soleil. Les dessins viennent tout seuls lorsque ses doigts se réveillent. Mamy aime beaucoup les dessins de Rémi, elle les met sur le grand mur de la cuisine où tout le monde peut les voir. Rémi se demande où le soleil se cache dans ses dessins.

Marie lui a dit : « un jour Daphné, ta maman, elle était rentrée tard de son travail à la ville. Elle a vu Cédric, ton papa, qui mangeait des chips en regardant la télé, il ne lui a pas dit bonsoir, alors elle a décidé ta maman de voir du pays, et elle est partie comme ça. » Rémi comprenait, sa Maman était partie faire des grandes courses, elle reviendrait sûrement avec un caddie rempli de jouets des pays lointains. Elle n’était pas partie comme papy en voyage, mais c’était bien long quand même pour Rémi qui se demandait quand elle rentrerait à la maison.

La vie de Rémi se passe comme ça sur le plateau des Causses, entre Marie qui tient l’auberge et le gîte d’une main ferme, grand papy qui passe son temps à l’unique bistrot du village où il n’y a plus que des vieilles personnes qui boivent leur Fernet Branca midi et soir, Cédric qui fait semblant de travailler à l’accueil des visiteurs, et tous les animaux.

Ce jour-là, le jour où la vie de Rémi va changer, une famille de Parisiens vient de s’installer dans le grand gîte. Rémi a tout de suite remarqué un des enfants de la famille, une fille. Il a demandé qui étaient ces gens à mamy. « Ce sont des gens de la grande ville ». Il a insisté, comment s’appelle la fille, quel âge elle a. « Elle s’appelle Daphné ». Sa grand-mère a hésité à lui dire. « Daphné, comme maman, et presque aussi jeune que quand mon papa l’a rencontrée longtemps avant ma naissance » se dit Rémi, qui connaît un peu le calcul. « Elle a treize ans, elle est trop grande pour toi mon garçon ! » dit mamy qui soulève Rémi par les bras et le secoue comme une peluche. Et Rémi se met à rire de bon cœur. Non, elle est de petite taille, elle pourrait jouer avec moi lui répond-il avec un sourire qui lui fend sa bouille de bonhomme qui veut vite grandir.

Le soir, Rémi observe Daphné et ses parents qui mangent de bon appétit dans la salle de l’auberge, il s’est installé comme un chien sur une chaise dans le fond et les observe. A la longue, la dame de Paris le regarde et lui demande ce qu’il fait là, s’il n’a pas de devoirs pour l’école. Rémi se lève et quitte le restaurant sans dire un mot. Daphné lui a lancé un clin d’œil en coin au moment où il sortait. Pour lui, juste pour lui. Rémi a chaud au cœur, la fille a fait un peu attention à lui.

Le lendemain, les Parisiens sont partis en promenade sur le Grand Causse, Rémi prend ses crayons car il sent l’appel des fourmis dans ses mains, et il dessine des choses qu’il n’a jamais dessinées avant. Des anges avec des ailes très blanches, des fées à clochettes qui se cachent dans les herbes du plateau, des papillons colorés qui se posent sur des fleurs, et on peut y voir à travers comme une fenêtre, et puis, une lune, une grande lune pleine qui illumine le paysage de nuit.

 Dans un autre dessin, la lune se promène dans le ciel avec les yeux verts de Daphné. Rémi a remarqué les yeux de la parisienne, ils sont verts, d’un vert si pur, si profond que ce n’est pas croyable.

Dans un autre dessin, la lune est descendue sur terre et se promène dans les Causses en tenant un petit garçon par la main.

Mamy observe intriguée les derniers dessins de son petit-fils, et ceux-là, elle les mets de côté, elle dit « il n’y a plus de place dans la cuisine, on verra bien où les mettre plus tard ».

Les jours passent entre les sorties des parisiens, les repas que Rémi observe en cachette, les fois où il sort en même temps que Daphné et joue bruyamment avec Mouf. Daphné un soir se rapproche de Mouf pour le caresser, Rémi ne dit mot, la laisse faire, la regarde de plus près. Il n’ose rien dire, ni bouger, ni respirer. Il voudrait plonger la main dans les cheveux noirs bouclés de la fille, il voudrait qu’elle le prenne par la main et le regarde dans les yeux. Daphné caresse Mouf qui a l’air d’apprécier et parle au chien avec des mots qui sortent tout droit d’un livre d’images. Elle redresse la tête et regarde Rémi, elle lui tend la main et dit « allons faire une promenade, montre moi les chemins derrière la maison, tu dois bien connaître ton pays ».

Ils sont partis sur le plateau, elle et lui, deux silhouettes qui s’enfoncent dans le crépuscule en se tenant par la main.

« Où est ma fille ? » La mère interroge Cédric qui répond d’un air vague en indiquant la direction du plateau. Marie intervient, « ils sont partis en promenade ». Mais le soir est tombé entretemps. C’est vrai, il est tard, Cédric se secoue, Marie appelle grand papy à la rescousse. Tout le monde sort pour appeler Rémi et Daphné. Cédric est parti dans le village chercher de l’aide, on organise une battue sur le plateau. C’est la nuit.

Les gens cherchent avec des chiens, il y a des gendarmes avec eux. Ils balayent le sol avec des lampes torches puissantes. La troupe cherche deux enfants disparus, oui, disparus car personne ne les a vus, on ignore où ils sont, ils sont sans doute perdus dans le Grand Causse Méjean, il y a des nuages, le ciel est couvert, on n’y voit rien.

Mais un vent se lève d’un coup, balaye les herbes hautes, fait frissonner les hommes et les chiens de la battue. Un vent puissant qui souffle en rafales. Là-haut dans le ciel, le voile des nuages s’ouvre, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, on y voit mieux. La lune apparaît à travers la déchirure du ciel qui se met tout entier à bouger, à danser, et les nuages s’étirent de plus en plus fins, de plus en plus vaporeux. La lumière argentée de la pleine lune illumine le plateau. Les hommes avancent plus vite, ils sont confiants, maintenant on devrait pouvoir trouver les enfants. Les voix s’élèvent fortes, « Rémi ! », « Daphné ! ».

Un des chiens se met à aboyer, et un autre. Les cris des chiens précipitent la course des gendarmes, des gens du village, de Cédric, des parisiens, sauf mamy et grand papy qui sont restés loin derrière. Mais tout le monde voit. Tout le monde voit deux silhouettes enlacées couchées sur un rocher. Les chiens se sont mis à l’arrêt.

Un couple de grands oiseaux, des bécasses sans doute, s’est élancé dans le ciel et passe devant la lune.
Les oiseaux passent et repassent devant la lune. Ils se touchent aile à aile. Ils montent de plus en plus haut.


© Groume, Paysage Nuit (lever de lune au-dessus des Causses)

No comments:

Post a Comment