Saturday, 27 October 2012

Les livres que j'emporte dans ma valise...

Les livres que j’emporte dans ma valise, je les choisis avec soin avant un départ. Depuis très longtemps, pour un long séjour, pour un court séjour, cette étape des préparatifs de voyage, je ne la négligerai pour rien, je ne l’oublierai pas. Je ne veux pas quitter mon nid sans une protection d’objets magiques, et ce sont les livres mes grigris, mes amulettes, mes pare-chemins. Depuis que j’ai quatorze ans, ce rituel s’est mis en place, progressivement, je n’en devins conscient que plus tard. Au cours de ces premières années, le choix était limité par la taille de ma bibliothèque qui comptait quelques livres de poche, des ouvrages scolaires, et la collection complète de l’encyclopédie « Tout l’Univers », que je ne pouvais emporter dans un petit sac de voyage.

Mémoire, je t’invoque.

Il y avait – je me souviens !, « Les histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe, et sa suite, « Les nouvelles histoires extraordinaires » dans la splendide traduction de Baudelaire. C’est avec Poe et Baudelaire que je suis tombé en littérature.
Il  y avait – je me souviens ! « L’Atlantide » de Pierre Benoit. Je la vois émerger du révélateur de la chambre noire, avec d’autres livres perdus, leurs illustrations naïves et touchantes, de la collection « Livre de Poche » des années cinquante, soixante, que je trouvais chez les bouquinistes de mon quartier. Objets recherchés de nos jours pour leur valeur sentimentale par des lecteurs de ma génération.
« L’Atlantide », le plus beau des romans de Pierre Benoit, nostalgie d’Antinéa, la reine du désert… Et « Koenigsmark » aussi, le premier numéro de la collection « Livre de Poche », livre mythique perdu depuis longtemps que j’avais dans sa première édition (1953) – fol que je fus, d’avoir vendu, mis au rebut, au clou, mes anciennes bibliothèques.
Je vois, je revois la couverture jaune avec un crâne de buffle et une traînée de sang de « La Voie Royale » de Malraux, encore une aventure exotique, coloniale dans l’Indochine française… et encore… comment oublier le merveilleux « Vol de Nuit » de Saint-Exupéry, celui-là je l’ai lu trois ou quatre fois, la langue pure n’a pas pris une ride, ce récit où l’aviateur se perd dans la tempête, monte, monte toujours plus haut, cette autre aventure que fut l’aéropostale, les liaisons transaméricaines, l’époque où le coursier se battait avec les nuages, la grêle, les vents, la nuit, la perte des instruments de navigation, les liaisons radio coupées avec la base, pour transporter le courrier, des lettres, des mots, de parents à leurs enfants, d’amantes à leurs maris, d’amis, de cœurs solitaires à des cœurs brisés… Qui imaginerait aujourd’hui mourir pour transporter le courrier sur Internet et le délivrer coûte que coûte à son destinataire ?
Le grand choc, l’ébranlement, ce fut à seize ans la découverte des « Mémoires d’Outre-Tombe » de Chateaubriand. Je l’ai déjà signalé dans un autre écrit commémoratif.
Le flot ne s’est jamais tari.
Mais avec le temps, la bibliothèque a grandi, puis il a fallu – à plusieurs reprises, et à regret, couper dans la croissance de cet organisme végétal qui débordait les espaces toujours trop exigus du rangement, des cloisons.
Mais le choix demeurait ; quels livres emporter dans sa mallette, son sac à dos, sa valise, pour une nuit en-dehors de la maison, pour une semaine, pour plusieurs mois.
Ce soir je pars, ce billet est un au-revoir.
Ce soir j’emporte quelques talismans, quelques fragments de l’Arbre qui a pris possession de mon centre, je garde contact avec mon sol à travers ces feuilles détachées du grand livre.


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