Wednesday, 17 October 2012

On naît couché !


- Ecrire disiez-vous ???
- Oui, quand je serai mort. J’aurai le temps d’écrire pleinement quand je serai mort.
- Vous vous êtes dis cela sérieusement ? Vous l’avez pensé ?
- Plus que cela, planifié, exécuté. J’ai rédigé mon business case sur la question. Un mémoire si vous préférez…
- Un… mémoire d’avant-tombe, si vous me permettez ce jeu de mots facile.
- Non seulement je le permets mais j’en ai bien ri moi-même… avant, je veux dire, quand je ne riais pas jaune, pas encore…
- Jaune n’est pas suffisamment fort… Vert, d’un goût de camembert…
- Restons-en là avec votre penchant pour le morbide voulez-vous Monsieur Laurent R…
- Bien, bien, comme il vous plaira. Les occasions de s’amuser deviennent de plus en plus rares par ici…
- Nos auditeurs ont droit à une information et à des programmes de qualité, quelles qu’en soient les circonstances, je vous le rappelle… même si cela ne sert plus à grand-chose.
- Détrompez-vous ! Nous cartonnons toujours dans l’audimat, les annonceurs se pressent au portillon du souvenir pas cher, des mémoires de leurs chers amis…
- De leurs chéris, leurs chéries, qui ont passé l’âge, de la farandole, de la galipette.
- Revenons à votre dernier livre Monsieur C. Pour vous stimuler un peu, car je vous trouve, comment dire… un peu raide ce soir.
- Voilà longtemps que je n’ai plus bougé… ces fauteuils sont d’un inconfortable chez vous !
- Oui, pour vous relancer dans vos belles envolées lyriques auxquelles nos auditeurs de Canal Frichtouille 2 sont habitués, j’ai convié deux comparses, vous les connaissez bien, nos polémistes surdoués, j’ai nommé : Eric Zorglub et Eric Nouille !
- Ah ! Bravo ! J’applaudis ! Je me secoue dans mon sac d’os ! Je ris, j’exulte, j’en perds mes eaux, mes sucs digestifs ! Enfin ! Enfin ! Des « polémascistes » dignes de ce nom !
- Je savais bien que cela vous ferait immensément frissonner. Maciste ! Ils font la paire de gladiateurs, rien de moins ces deux compères. Regardez-les, le petit m’a tout à l’air d’un rétiaire, méfiez-vous de lui, il vous attrape dans ses filets ! L’autre, le grand, c’est un gaulois, une brute sans finesse, mais quel panache !
- Merci Laurent R. J’en avait marre de vos donzelles, surtout la gauchiste, comment elle s’appelait déjà ? Bon, qu’importe ! Bonsoir Messieurs, ravi de vous rencontrer sur le plateau d’ « On naît couchés ! »

- Bonsoir !
- Bonsoir !
- Bonsoir !
- Bonsoir !

- J’entame la petite danse de mort… hihi ! Moi c’est Eric Zorglub, pour vous servir. Voilà, j’ai lu votre livre Monsieur C. Je vais être franc avec vous. Il ne vaut rien, c’est de l’andouillette. Pas de style, pas de contenu, pas d’à-propos, ou de quiproquo, où est l’intrigue me suis-je demandé, où sont les protagonistes, où est la Langue ? La Langue Française, qu’en avez-vous fait impie apostat d’auteur !
- Cela commence bien ! La langue, c’est d’abord ma langue tiens, pas celle du dictionnaire ou de ces vieilles barbes que vous mettez sur le piédestal des glorioles mortes écrasées conchiées mon cher Zorglub !
- Mais le style C. ! Le Style !
- Je ne le majuscule pas moi mon style, ne fait pas dans la gonflette de vos auteurs « français » tarabiscotés du passé… mort et enterré ! Mon style ? Bah ! Il me ressemble !
- Vous pouvez parler, votre jeu de mot est d’un banal, d’un plat.
- Vous aimez bien le comique vous Zorglub, non ? Je vais vous raconter l’histoire… ou la non-histoire de ce non-livre comme vous le pensez.
- Oh moi ! Je ne pense rien… hihi !
- Tout a commencé le jour où j’en ai eu marre de ne pas pouvoir écrire. Ou de ne pas pouvoir assez écrire. Pas suffisamment. Tenez ! Je m’étais levé de bonne heure, me préparais, fatigué, cacochyme, souffreteux, poussif, gros poussah chuintant, mes glaires, mes poumons, mes pets, pour me rendre à mon travail… Un travail !
- Quel ennui ! Quand on pense que c’était notre lot commun…
- Je ne vous le fais pas rire… C’était d’un ennui… mortel ! Bref, ce matin-là, je me sentais particulièrement ramolli, à plat, déprimé. Je me suis dit, je monte me coucher, me recoucher pour de bon, pour ne plus me relever. Voilà ce que je me suis dit. Je monte, je ferme les yeux et … ni une ni deux ! Basta ! Valdingue ! Escogriffe ! Que le grand cric me croque ! Fini ! Mais pour quoi faire ? Quoi faire après, vous comprenez Zorglub ? Et vous Nouille, vous comprenez aussi !
- Cinq sur cinq ! Clair comme de la pisse de chat !
- Au fait, Nouille, au fait… heu… Zorglub, ne m’en veuillez pas, je passe du coq à l’âne, je passe une minute la parole au « gaulois » comme disait Laurent R. tout à l’heure, je m’en va postillonner une question à votre comparse en roublardise littéraire de bon aloi.
- De bon aloi !
- De bon aloi !
- Nouille vous aussi vous trouvez mon bouquin nullissime, à châtrer, à biffer les mentions inutiles ? Donnez-moi votre avis, Nouille, votre avis critique, bien fermenté au jus de paprika.
- Je vous le dis tout net C. C’est de l’andouillette votre bouquin ! Et pas au paprika ! Au sucre d’orge !
- Ils sont deux contre moi. Laurent R. dites quelque chose ! Démenez-vous, bon sang !
- Bon sang ne saurait mentir dit-on dans nos vieilles provinces, c’est que vous êtes un menteur C. Pire, un imposteur !
- Un nain passé à la postérité alors Laurent ! Mufle ! Quelle bassesse, osez vous attaquez ainsi à quelqu’un qui ne peut plus bouger… plus respirer…
- C’est vous même qui l’avez voulu ainsi, vous étiez en train de nous l’expliquer avant l’intervention de Nouille !
- Ah permettez ! Moi, Nouille, j’ai répondu à la question de Monsieur C. C’est tout ! Je lui ai dit ce que je pensais de son livre, voilà.
- Et vous Zorglub, vous riez sous cape, fouineur, vous n’avez rien à dire pour défendre la littérature ? la vraie, pas la défroque des curés, mais celle qui en a dans le calebard ?
- Revenons à votre récit mon cher C. Où en étiez-vous donc ?

- Je m’étais couché d’une humeur noire à fendre les pierres jusqu’au centre de la Terre, et au-delà ! Je me disais « quoi faire pour écrire quand on est foutu par le quotidien qui vous emmerde ? Quoi faire sinon avoir du temps à soi, beaucoup de temps ! Enormément de temps ! Une immensité de temps ! Un temps qui n’en finit pas ! ». Je me disait : «  Il faut donc passer l’arme à gauche ? » Dans mon cas : à droite ? Hé, ne croyez pas que même d’ici j’irais voter pour les cryptocommunistes qui nous gouvernent. J’ai lu les traités, tous les traités, les opuscules, les pamphlets, les carnets de prison, de pendaison, de crevaison, de guerre larvée, ouverte, civile, généralisée, de castration planétaire, j’ai compris qui sont les cow-boys qui nous gouvernent depuis leur pampa, les boys qui font le mur, et leurs copains d’en face, les nouveaux capitalisses communisses de l’empire du milieu qui feraient bien de se replier derrière leur grande muraille vu que la colère de peuples, des populaces, elle est là, marmite, marmite, on y jette tout, grenouilles, kalachnikovs, andouillettes, Goncourt et Nobel, sérums, vaccins et poisons, gaz moutarde et celle de Dijon aussi pour la sauce, et tout ça remue, remue des tripes, des cœurs, des ventres, des pieds de porc, des têtes de veau en tortue, en rillettes, des bombes A. H. X. Z. comme Zorglub, comme vous, ça vous fait même pas rire, je comprends, y a pas de quoi rire, y a de quoi se pendre pour échapper au cauchemar à la ricane à la chicane à la sarbacane empoisonnée de vos chers amis confrères docteurs académiciens tortionnaires employés gestionnaires banquiers et les pires les pires de tous: les romanciers les littérateurs, vaut mieux crever tout de suite qu’endurer pis que tout en attendant quoi ? Parousie Apocalypse ? J’en pouvais plus d’endurer tout ce bric-à-brac qu’on appelle une vie, alors j’ai décidé de faire le grand saut… comme ça… volontairement… en samouraï !
Mais avant j’avais pris quelques précautions…
Assurance sur la mort !

- Ha !
- Ho !
- Hé, dites-nous ça !

- Assurance, viatique, pénitences, j’avais assuré mes arrières… pas question de finance l’au-delà, mais de science !
De science et d’un peu de croyance magique…
J’avais trouvé un médium qui pouvait m’aider voilà.

- Un médium ?
- Un quoi ?
- Un medium… petit moyen ou grand ?
- Ne rigolez pas avec ces choses-là, c’est du sérieux, du solide, de l’établi, de la croyance scientifiquement prouvée, validée…
Oui, un médium, on appelle cela un « canal medium » dans le milieu, c’est assez courant en fait, il y a plus de médiums parmi nous que vous ne le pensez ! Cela vous la coupe hein ?
Le médium m’explique la chose, c’est très simple, il suffisait d’y penser…
- D’y penser…
- C’est un peu comme une chaîne de radio par ondes longues, ou alors, ultra-longues… faut tourner le bouton et capter la chaîne… alors les … gens… là-bas… dans l’au-delà… ils sont là… ils vous disent des trucs… Ils disent, ils écrivent aussi… en fait, le choix du moyen d’expression, c’est ça le truc du médium… pour certains c’est la parole, pour d’autre l’écrit… l’écriture automatique… mais le plus souvent la parole, alors il suffit de retranscrire… d’écouter… de transcrire… de répéter ce qu’on vous dit…

- « On »?…
- Les Morts.
- Ah oui… les morts !
- Les morts !
- Les défunts !
- Rigolez-pas ! Respect pour les mediums. Vous n’imaginez pas le travail. C’est un talent qui leur bouffe la vie, ils sont comme des étoiles super-contractées, d’un côté … ils aspirent la lumière… de l’autre ils crachent la lumière… Et toutes les ondes du spectre, de la parole… tout y passe. Celui que j’ai rencontré avait l’air tout ce qu’il y a de plus normal, réglo, c’est ça qui m’a plu, pas l’air d’un barjo, d’un loufdingue !
Un boulot normal en somme… petite vie tranquille…
C’était ça mon idée, je m’expédierais dans l’au-delà, et puis j’aurais tout le temps pour écrire et raconter ; les crachez mes fichus bouquins, par la bouche d’un médium, ou par sa main, ce qui revient au même…
Le plan… un bon plan non ?

- Mais alors… mais alors… C. enfin… qui que vous soyez… c’est vous là sur le plateau… ou c’est pas vous?
- C’est vrai enfin, c’est vous ou pas vous ?
- Pas vous ou …?

- Moi, je suis le Canal, le Médium… qui vous parle d’un gars qu’est plus là, qu’est parti dans l’au-delà…
D’un p’tit gars de Paname, de Courbevoie, de Montmartre qu’est plus là, qui s’est fait changer le ciboulot à force de tripoter les humeurs de ses concitoyens et leurs mots, qu’en a fait une bouchée, une mélasse de papier… Qu’en a fait des bouquins qui vous font encore baver, encore pisser…

- Mais… mais alors…. C…. Mais qui est C. ?
- Mais oui, enfin Nouille, demandez-lui : qui est C. ?
- Mais demandez lui vous même Zorglub : qui est C. ?
- Et vous Laurent, restez pas là comme un abruti avec votre micro et vos lunettes et votre sourire coagulé, demandez-lui au médium, tant qu’il y est à transiter entre l’au-delà et l’en-deça, demandez-lui, bon sang mais qui est C. ?

- Toute la question est là. Messieurs je vous salue.
C. est mort, ne l’oubliez pas, il y a des réponses qui resteront pour toujours dans les limbes…
C. est mort mais heureux.  Il a tout le temps pour écrire maintenant, l’éternité et plus.

- Foi de Laurent R. je n’avais pas encore invité un auteur mort qui continue à publier. Dingue non ? Enfin, chers téléspectateurs, chers auditeurs, chers lecteurs, chères lectrices, ceci marque la fin de notre émission. Eric et Eric, merci !
- Merci à vous !
- Merci à vous !
- Un dernier mot : rappelons le titre du livre dont nous venons de parler. Voilà, je le montre à la caméra. Notez-bien ; l’auteur reste inconnu « C. », le titre « Voyage au bout de la mort »…

- Nouille, cela ne vous rappelle rien ?
- Moi Zorglub ? Non, rien, pourquoi ?



Jean-Léon Gérôme, Bas les pouces (1872)


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