Organdi


L’histoire se passe en Inde il y a longtemps, avant l’époque d’Internet, des téléphones portables, de la télévision, de ce qui fait du bruit et qui énerve les gens.

C’était à l’époque où les gens voyageaient en bateaux pour rejoindre ce grand pays.
Des messieurs à chapeau, à moustaches fines, des belles dames habillées en blanc avec des robes à mousseline, à crinoline, des dames qui lisaient beaucoup de romans pendant les longues traversées. Et des enfants.
Des enfants dont tu vas ce soir découvrir l’histoire. Il y en aura deux. Un petit anglais, et une petite indienne. Et puis il y aura des animaux.

C’était à l’époque où les Anglais battaient la campagne de l’Inde et buvaient le thé à cinq heures précises en grignotant des petits sablés.

Il y avait alors dans ce vaste pays, des princes très riches qui gouvernaient des principautés très pauvres. Les princes chassaient parfois le tigre dans la jungle à dos d’éléphant. Le tigre comme une flamme incendiait les forêts et serrait de peur le cœur des hommes.

Il y avait à l’époque un écrivain célèbre qui écrivait des contes pour enfants, les contes du Livre de la Jungle, on y rencontrait beaucoup d’animaux : Baloo l’ours gentil et balourd, Bagheera la panthère noire souple et intelligente, Kaa le serpent qui hypnotisait ses victimes, les singes de la bande à Flunky qui ne songeaient qu’à s’amuser, Akela et ses louveteaux, et puis surtout, surtout… Shere Khan, le terrible Shere Khan, le tigre mangeur d’hommes !

Pendant l’une de ces longues traversées, une maman anglaise lisait les contes du Livre de la Jungle à son fils, que nous appellerons Jim, ou pour faire plus court, Jimmy.

Jimmy s’ennuyait un peu car il se rappelait toutes les histoires du Livre de la Jungle par cœur. Mais pour faire plaisir à sa mère il faisait semblant d’écouter attentivement. En fait son esprit vagabondait. Impatient de retourner au plus vite aux Indes – on disait les Indes aussi à l’époque, au pluriel, car il y avait des royaumes hindou innombrables, aux noms imprononçables – Jimmy pensait à Weela, son amie. Weela, la petite princesse indienne.

Nous sommes sur le pont des premières classes. A l’époque, les gens voyageaient selon leur degré de richesse. Tout en haut, à l’air, à la lumière, dans le luxe des beaux salons de cuirs, de tecks et de tissus exotiques, les gens cultivés, intelligents, beaux, bien habillés. Plus bas, les gens de moindre fortune qui logeaient dans des cabines individuelles de peu de confort. Tout en bas, les gens du peuple qui couchaient par terre, en tas, là où ils trouvaient de la place, avec peu ou pas d’accès à l’air frais et sain des premières. On appelait ce système de réservation des places pour les voyages lointains, « la lutte des classes ». Mais ce n’est pas très important.

Non, Jimmy rêvait de Weela, les yeux ouverts. C’était cela l’important. Et c’est le point de départ de cette histoire. Ou plutôt… non, tu verras… car en fait, Jimmy se souvenait… il se rappelait de Weela et des moments passés ensemble aux Indes, dans les palais de Jodhpur. Il se rappelait des jours heureux. Et de ce qui était arrivé.

Une scène retenait sa mémoire : Rami l’éléphant aspergeait la troupe des enfants qui se baignaient dans le lac en bas du palais massif de Jodhpur, la ville bleue.
Des rires joyeux accompagnaient chaque jet de sa trompe, et des applaudissements.  Les enfants frappaient du plat de la main, des cris fusaient : « à ton tour Weela! » Et Weela de se placer sous la trompe d’où se déversait une petite cascade d’eau fraîche. Puis c’était au tour de Jimmy, « à ton tour, à ton tour sous la fontaine ». Et Jimmy de s’exécuter et se faire bien arroser.
Tous les enfants riaient, s’aspergeaient d’eau à qui mieux mieux.
Le père de Weela intervint un jour, il mit fin à ce jeu des enfants. « Weela, ta place n’est plus ici. Rentre au palais. » Il passait à dos d’éléphant ce jour-là, il regardait les enfants. Il s’attarda plein de morgue à observer Jimmy qui fixait le regard sur Weela. Il ne bougeait pas. « Toi, là, le petit garçon blond ! ». Le père de Weela s’adressait à Jimmy. « Tu viens faire un tour avec nous dans la jungle… Où es ton père, garçon ? Que l’on prévienne son père ! » Il dit cela avec l’autorité de son rang à la petite cour de domestiques qui l’accompagnaient à chacun de ses déplacements.

« Mon père ! Mon père… » dit Jimmy du haut de ses quatre pieds trois pouces… « Mon père… il est en Angleterre. Il déjeune avec le premier ministre ».
Après cela, il semblait que tout fut dit.

Les domestiques vinrent chercher Jimmy en grande pompe dans l’après-midi et le conduisirent sur le dos d’un éléphant du convoi qui partait chasser le tigre dans la jungle. Il était assis dans la même nacelle que Weela. Un sergent Sikh de l’armée, un cipaye, surveillait les alentours, armé d’un gros fusil.

L’éléphant tanguait dangereusement comme un bateau sur la mer démontée. La nacelle bougeait de droite à gauche, de gauche à droite. Jimmy tenait la main de Weela dans le fond de la nacelle d’où le père de Weela ne pouvait pas les voir. Il suivait l’éléphant de Jimmy, il regardait la jungle, il tenait à tirer le tigre le premier.

Les nacelles étaient décorées d’un tissu organdi rouge safran. Jimmy reconnaissait les tissus au coup d’œil, au toucher, il aimait la matière douce de l’organdi, sa mousseline de coton légère, et pourtant sa structure rigide qui convenait pour les voilages, les rideaux conférait à la toile une noblesse, une distinction d’apparat. Weela était habillée d’une robe bleue qui tranchait bien sur le rouge de la nacelle, elle reposait dans le fond tel un saphir en son écrin. Les yeux de Weela étaient bleus eux aussi, et elle avait la peau blanche. Elle était la plus jolie créature que Jimmy ait rencontrée sur terre. Ses longs cheveux flottaient dénoués, elle avait retiré son voile pour Jimmy et lui souriait. Les dents très blanches se distinguaient bien dans sa bouche, ses lèvres rouges étaient une invitation à laquelle le garçon avait du mal à résister.

Un jour, il était plus jeune, mais combien impressionnable, il avait accompagné son père, son père ! Oui, son père qui était venu d’Angleterre pour le rencontrer, pour la première fois, car Jimmy ne conservait de lui aucun autre souvenir. On aurait put lui dire : « Jimmy voici  ton père » et cela aurait put être un étranger, il n’avait pas moyen de le savoir, il devait faire confiance à ce que les autres lui disaient. Sa mère l’appelait « Monsieur » et s’effaçait devant lui, ce que Jimmy n’aimait pas. Mais on lui avait appris à respecter les grandes personnes, et son père était quelqu’un de très respectable, et de très puissant, là-bas en Angleterre.
Hors, un jour, son père avait emmené avec lui son épouse et son fils en voyage dans des temples près de Bombay, c’était à Kajuraho. Jimmy avait observé avec l’intérêt d’un archéologue en herbe pour les ruines d’antiques civilisations les statues de dieux, de déesses, de nymphes, de dryades de l’hindouisme, qui parsemaient la pierre des temples par centaines, par milliers. En particulier certaines de ces statues se livraient à des scènes étranges, tordues. Son père lui avait expliqué qu’il s’agissait des accouplements de sauvages hindous, car les anglais évidemment représentaient le stade avancé de la civilisation et ne se livraient pas à ces pratiques. Mais pour les hindous, tous ces accouplements sauvages de corps emmêlés, de bouches offertes, de croupes tendues, de cuisses écartées, ces étreintes multiples à deux, trois, quatre dans des poses que Jimmy trouvaient impossibles, étaient acceptables, étaient même disait son père la preuve évidente de leur dégénérescence et du devoir moral des Anglais qui étaient venus aux Indes en éclaireurs du progrès moral et matériel.

Mais dans l’après-midi moite d’un été, dans le fond de la nacelle organdi, Jimmy plus grand de quelques années, se remémora soudain avec violence le choc des images de ces ébats hindouistes ; il trouvait surtout que la bouche de Weela exerçait sur lui une fascination irrésistible ; tel un papillon il était attiré par ses lèvres, ses petites dents blanches très régulières ; la peau de Weela l’attirait aussi, elle devait être plus douce encore au toucher que le coton léger de l’organdi. Il profita d’un moment de balancement de la nacelle, d’un tangage plus vif, pour se rapprocher de Weela. Il se rapprocha plus près encore d’elle, de son visage. Elle le regardait en battant légèrement les cils, la tête penchée, en avant. A un moment, elle ferma les yeux.

La caravane s’était arrêtée. Le silence. Les sikhs surveillaient la jungle.

Jimmy rapprocha encore plus son visage de la bouche offerte de Weela, y déposa un baiser. Il resta collé à ses lèvres pendant quelques secondes.

On entendit tout d’un coup la voix rauque du père de Weela hurler en râjasthâni. La princesse se redressa comme un ressort et se retourna horrifiée vers son père, dont l’éléphant s’était arrêté juste à côté de celui où Jimmy et la belle petite indienne s’étaient abandonnés, inconscients, mais exposés au regard courroucé du Maharadjah de Jodhpur.

C’est à ce moment précis que le dieu des jungles, d’un bond jaune et noir, rapide et brutal, attaqua un gardien en queue de convoi, et l’abattit d’un coup de griffe. Le temps que les sikhs et le Maharadjah se détournent et déchargent leurs fusils, le tigre mangeur d’hommes avait déjà emporté sa proie dans les profondeurs de la jungle.

La mort d’un homme n’avait aucune importance. Le Prince fulminait de rage d’avoir manqué le tigre. Il décrocha un regard glacial à Weela qui fut sommée de le rejoindre dans sa nacelle. Jimmy n’eut droit qu’au mépris silencieux du Prince pendant tout le morne trajet de retour.

Weela fut enfermée dans une haute tour.
Jimmy fut interdit de jeux et de séjour, avec courtoisie mais fermeté, dans les cours intérieures du palais de Jodhpur.
Une grande tristesse s’empara de Jimmy.

Les mois passèrent.

La mère de Jimmy décida que l’air vif du grand large et l’atmosphère anglaise conviendraient mieux à son fils que les confins du Rajasthan, ou que le palais d’été dans les contreforts himalayens de Simla. Ils rentrèrent en Angleterre.

Deux saisons passèrent encore. Puis, lasse de ne point trouver plus d’attention près de son mari en Angleterre que loin de lui aux Indes, la mère de Jimmy décida qu’il était temps pour elle et son fils de rentrer chez eux, car finalement, leur maison était à Jodhpur, pas dans ces froides et humides plaines du Northumberland.

Et c’est ainsi que nous retrouvons Jimmy sur son bateau en première classe. Jimmy qui n’est plus un enfant, mais pour faire plaisir à sa mère, il fait semblant d’écouter attentivement les récits du Livre de la Jungle.

Ses pensées s’égarent, partent à la rencontre de ses souvenirs, et de Weela. Qu’est-elle devenue ? Où réside-t-elle ? Jimmy ne se fait pas d’illusions. Elle est certainement mariée maintenant, de force, à un prince de sang d’une autre grande famille princière des Indes. Elle l’aura oublié.

Jimmy se lève, prend le livre des mains de sa mère, se rend sur le bastingage et regarde le mouvement toujours recommencé de la mer.
Il jette le livre au loin. Il observe les pages qui flottent tels des papillons, le livre tourbillonne et s’abîme dans les vagues.
Avant de disparaître totalement, la couverture du livre, d’un rouge safran, plante un poignard douloureux dans le cœur de Jimmy qui portera toute sa vie une blessure secrète, sa douleur organdi, son amour secret pour une belle indienne.
« Adieu Weela, adieu mon enfance ». La parole de l’adolescent elle aussi s’engouffre dans les vagues et le vent de l’amer.


Aishwarya Rai dans le film Devdas - réalisateur Sanjay Leela Bhansali, 2002


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