Sunday, 4 November 2012

Brèves de voyage

(ceci n’est pas un guide touristique, passez votre chemin)

28 Octobre

Dans l’avion.
Les champs d’éoliennes au-dessus du Portugal.
En approche de Lisbonne, une autoroute traverse le Tage immense, le pont Vasco de Gama.

Plus tard.
Le site de l’expo universelle de 1998, longue promenade au bord du fleuve, paradis des joggeurs, un vent fort vous y pousse dans le dos, vous freine dans l’autre sens, on s’y promène parmi les constructions futuristes, les pavillons reconvertis, le musée océanographique, les nacelles du téléphérique à l’arrêt, les bancs de pierre décorés comme des transats rayés de bleu, orange, jaune, des blancs partout. A l’horizon, l’ondulation du Vasco de Gama au-dessus des eaux.
Tout y est à l’arrêt ce dimanche matin, nous y passons un couple d’heures entre deux avions, deux vols d’oiseaux.

Dans le métro, station Oriente.
Petite foire aux livres. Quelques vers attirent mon attention :

Em ti o meu olhar fez-se alvorada
...
Livro do meu amor, do teu amor,
...
A nossa casa, Amor, a nossa casa!
...
« Sonetos » de Florbela Espanca (1894-1930)

Florbela Espanca, poétesse portugaise, femme émancipée à l'écriture inspirée par l'amour, l'érotisme, les thèmes féministes

Dans l’avion.
Attente, passage d’un monde à l’autre, rive sud de la Méditerranée. En plongée dans le roman délicieux, désuet, de cet Orient mystérieux qui faisait rêver Pierre Benoit : deux jeunes officiers français dans les dernières années du dix-neuvième siècle, se perdent dans le Sahara, et découvrent, quoi, un mirage, une passion, une femme, Antinéa, une reine, une Atlantide des sables, des rochers, des scorpions et du vent.

Nul homme comme lui n’a aimé le désert… à en mourir.

29 Octobre

A l’horizon, les montagnes de l’Atlas, des neiges blanchissent quelques-uns de leurs sommets ; à l’avant plan, l’amoncellement des blocs de grès rose, serrés, des habitations, des souks, les tours des mosquées ; partout, où que le regard se tourne de ce point de vue, terrasse du Café de France, place Jamaa-El Fna, au cœur de Marrakech – nous sommes ailleurs, nous sommes ici – nous observons ce spectacle d’une vie grouillante, colorée, traversée d’odeurs fortes, des bruits, de la musique, et le flux proche, et l’immobilité des lointains. D’un léger mouvement des yeux je passe de l’un à l’autre, file vers l’éternel, bascule dans le présent. Et au-dessus de nos têtes, le bleu du ciel, et au loin, les nuées.

Une journée à Marrakech.
Palais Bahia, Tombeaux Saadiens. La matinée débute avec une pluie bienvenue pour le pays, et deux visites qui n’ont rien d’exceptionnel. Nous remarquons tout de suite l’abondance des chats. Clara serait ravie. Les bâtiments ne m’inspirent pas trop, je tire le portrait aux chats qui passent. A la sortie des tombeaux nous traversons le complexe artisanal de la Casbah, vaste ensemble où l’on trouve de tout, avec les prix affichés – pas de marchandage ici, on prend note mentalement de quelques prix, au cas où.
Détente à la terrasse du Café de France, je prends un thé et griffonne une petite description inspirée par le paysage.

Traversée en droite ligne pour ne pas s’y perdre, des souks de la place Jamaa-El Fna. Un cireur de chaussures attire mon attention, je m’installe, et, erreur de ma part, ne demande pas le prix. Il dit ensuite 200 dhirams, ça fait vingt euros. C’est très exagéré, mais il est un peu tard pour négocier, je me suis fait arnaquer, mais j’insiste pour 100 dhirams. D’accord, le travail ne valait sans doute pas plus de 50 dhirams, mais c’est du beau boulot, mes chaussures orthopédiques MBT sont comme neuves.

La promenade nous mène ensuite au Musée de Marrakech et à la Médrésa Ben Youssef. C’est le plus beau, pierre en dentelle, la calligraphie arabe couvre les murs, les colonnes, les portiques, les frontons. Nous achevons la visite par une découverte surprise de la maison de la photographie fondée il y a trois ans par un français passionné d’histoire du Maroc, et de photographie ancienne. Sur la terrasse, une magnifique vue sur Marrakech et les montagnes du Haut-Atlas où résident les Berbères dont nous venons d’admirer quelques portraits.


Maison de la Photographie, Marrakech - l'esclave noir (il lisait, dit-on, l'arabe classique). La photo fait partie d'une série sur la vie quotidienne illustrée par le photographe Marcelin Flandrin, installé à Casablanca, entre 1921 et 1930.

30 Octobre

Une autre journée marquée par l’eau en abondance, la pluie presqu’ininterrompue, et ce matin, l’eau qui nourrit la végétation du Jardin Majorelle, havre de beauté, écrin de couleurs vives qu’illuminent les bois rares, les plantes précieuses, les vasques et les murs de cette oasis urbaine de leurs éclats jaunes, oranges, bleus, surtout de ce bleu velours de nuit peint avec abandon, ce bleu mauve sombre, vif, nommé bleu Majorelle.
Retour en calèche alors que la pluie se met à tomber, puis c’est le déluge.
On profite d’une accalmie pour se rendre aux souks, nous y négocions l’achat d’une besace en peau de chèvre pour Clara.
Le soir, nous dînons aux chandelles au Marrakchi, sur la place Jamaa-El Fna. Bon établissement, classique, musiciens discrets en costume traditionnels.

Jardin Majorelle, photo de l'auteur

31 Octobre

Excursion dans la vallée de l’Ourika compromise à cause du mauvais temps ; les fortes pluies ont emporté le pont qui traverse la rivière.
Fin d’après-midi et soirée cosy au Riad Noos-Noos. On se soigne et on nous soigne.

1er Novembre

Visite de la Mamounia.
Place Jamaa-El Fna et ses cireurs de chaussures.
Le coiffeur de Marrakech et ses dames.
Le souk aux épices.
Le press book de Jacques Castaldo, ancien acteur comique à Grenoble, le gérant du Riad, avec sa femme Myriam, que nous saluons.

La Mamounia, avant la restauration de 2009 -- photo d'archive, plus aucun rapport avec le design entièrement rénové, orchestré par Jacques Garcia (connu pour sa réalisation de l'hôtel Costes à Paris).

2 Novembre

Dans l’avion, vol Marrakech – Lisbonne.
Ciel couvert. J’aime le passage à travers cette frontière, quand l’avion émerge des nuages, le ciel est toujours bleu au-dessus, ce n’est pourtant qu’une autre couche mince, pellicule de couleur, qu’un peintre a oublié, qui protège la vie sur Terre et qui monte jusqu’à ce que le bleu se confonde avec un mauve violacé, puis du noir. Mais je ne suis jamais monté si haut.
J’y croyais quand j’étais gosse, le magasine ‘Science et Vie’ vantait les vols sub-orbitaux qui ne manqueraient pas d’arriver un jour. D’ici là, je me contenterai de vols à l’altitude standard de dix mille mètres.
Notre avion est un bel oiseau, moyen courrier de l’avionneur brésilien Embraer, les réacteurs ne sont pas placés sous les ailes mais collés au fuselage en queue de carlingue, la coursive étroite est conçue pour trois passagers, cela lui donne un air élancé, fin, de lévrier du ciel. J’aimerais bien nous voir en ce moment depuis l’extérieur. L’avion évoque le Brésil, cela me semble si loin encore.

Terminé la lecture du roman l’Atlantide.
Cette relecture – trente ans après, dans une réédition augmentée pour célébrer le 50è anniversaire de la mort de Pierre Benoit (1886-1962) – m’a ramené à ce mystérieux roman, « She » de l’anglais Henry Rider Haggard, publié en 1887 et dont on accusa Pierre Benoit de plagiat, l’Atlantide ayant été publiée en 1919. Il s’en est expliqué, peu importe le vrai du faux, les similitudes existent mais ne prouvent rien. Je vais essayer de retrouver un exemplaire de « She » chez les bouquinistes. A l’époque je disposais de l’édition en Marabout Fantastique, à couverture noire, avec une illustration rouge criarde. Rendra-t-on hommage un jour à ces illustrateurs anonymes des pochettes du Livre de Poche, ou de Marabout, qui firent les délices des amateurs dans les années cinquante, soixante, soixante-dix ?
Pierre Benoit était un romancier accompli, il avait d’emblée atteint au chef d’œuvre à l’orée de sa carrière d’écrivain, puisqu’il venait à peine de publier un premier roman remarqué, Koenigsmark, en 1918, et cette Atlantide un an plus tard. Structure, intrigue, rythme, suspens, construction croisée, entrelacée de différents récits et narrateurs, c’est une ballade rétro, démodée, empreinte de la nostalgie des vieux films muets, qui raconte un royaume perdu dans le Hoggar, une reine fantasque qui est peut-être la descendante des Atlantes du mythe, elle collectionne les amants comme des papillons, ou comme une soubrette parisienne, et les deux jeunes officiers français abandonnent tout pour elle, honneur, patrie…le désir plus fort que tout fait retour avec une fin circulaire.
Les femmes berbères sont belles comme l’Antinéa du roman ; j’en imagine une à partir des images capturées lors de notre séjour, une femme bleue, une pure Imazighen, elle porte la tamizart, une cape aux larges rayures blanches, noires et rouges, et la parure de tête avec le diadème en argent, émail, verre et corail, la taounza.


Dans l’avion de Lisbonne à Bruxelles
En compagnie des Looney Tunes de la Warner Bros « That’s all Folks ! », de leurs gags à gadgets qu’on regarde comme des gosses qu’auraient gaffés et des images et des mots du « Jour d’après » de Véronika Mabardi, petit livre relié qui tient dans le creux d’une main, qui me tient chaud du côté du cœur sous la peau du veston, en cette compagnie je redeviens petit, j’écoute les histoires de ma maman, j’observe le soleil qui accroche le cylindre à kérosène en bout d’aile, et me retrouve dans cet instant avec des gargouillis, des glouglous, des gazouillis dans le ventre.
L’avion secoue. Il fait sombre. Nous approchons de Bruxelles.

3 Novembre

En fin d’après-midi au Pêle-Mêle.
Envie de noter une citation.

L’absence est une valse noire et personne avec qui danser.

Anne Bragance – Une valse noire, 1983.

4 Novembre

Malade depuis le retour. Aujourd’hui, très moche, pioche une citation, un mot conforme à mon physique dégradé.

Le temps est un chien qui ne mord que les pauvres.

Léon Bloy – Mon Journal I 1896-1899, 1943

J’achève ces brèves, il était temps, j’allais m’achever comme Léon Bloy. Je ne résiste pas au plaisir de citer un passage de son journal désespéré. En date du 30 janvier 1897, il écrit :

Jour triste comme tous les jours tristes de notre vieille misère. On peut vivre à peu près aujourd’hui, mais aujourd’hui seulement. Puis, des échéances du démon. Et il faut travailler avec cela !

1 comment:

  1. Dans le fond, je me demande bien pourquoi je serais curieux. Tu l'es pour dix d'entre nous...

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