Intérieur - Chambre d'hôtel, nuit

Une scène de film (#28 - voir plus bas pour le séquençage)

Lumière tamisée. Les personnages sont d’abord dans la pénombre.

Olivier

Nous y voilà…

Béatrice

Vous y êtes, vous êtes arrivé.

Olivier

Oui, enfin ! Le voyage fut long… de petits accidents… ici ou là… vous ne m’avez pas attendu à Wissant. Vous étiez déjà partie.

Olivier lui sourit

Et vous avez accepté de venir jusqu’ici…

Béatrice

Je vous attendais.

Olivier

… Dans cette chambre d’hôtel.
Mais asseyez-vous donc.

Olivier indique à Béatrice un fauteuil en cuir fatigué, il s’installe sur une chaise devant un bureau étroit. Il la regarde. Béatrice tient en main le carton de bière qu’elle fait tourner entre ses doigts. Le visage des personnages s’éclaire petit à petit.

Béatrice

Merci pour votre joli mot.

Olivier

Cette petite Héloïse est très fine. Comment a-t-elle deviné que c’était pour vous ?

Béatrice

Oui, elle a vite appris. Elle est très douée pour ce genre de choses.

Olivier

Vous la connaissez ? Depuis le début vous me parlez par énigme. Au cimetière d’abord, vous vous souvenez ?

Béatrice

Comment pourrais-je l’oublier ?

Olivier

J’ai mis du temps à vous retrouver. Vos messages sur le réseau. A l’hôtel de Wissant ensuite, votre lettre, vos instructions comme vous l’écriviez. Drôles d’instructions ! M’accoquiner avec des forains ! Et les lions ? Vous savez calmer les bêtes. Je m’y étais mal pris je crois

Rires

Héloïse est une jeune fille très séduisante, c’est grâce à elle que je suis arrivé ici en fin de compte.

Béatrice

Je sais…

Olivier

Son père est une force de la nature ! Il m’a fait boire Dieu sait combien de punchs. Je me sentais gris. J’ai noté ce qui me passait par la tête sur ce bout de carton.

Béatrice

Mon cher ami, vos pensées pourraient faire tourner la tête de bien des femmes…

Elle lit le texte au dos du carton de bière.
Ton ombre
me caresse le dos
avec une plume
à l’encre tu écris sur ma peau
tes mots vivants
tes mots qui respirent
O Beauté
donne-moi le frisson
le livre de ton corps.

C’est assez charmant. Est-ce vraiment pour moi que vous l’avez écrit ?

Olivier

Le carton est tombé. Je n’y pensais plus. Héloïse l’a ramassé.
Et puis vous êtes entrée dans ce pub. Elle vous l’a donné.

Béatrice

Elle savait que j’étais là.

Olivier

C’est votre petite sœur.
Depuis que je suis parti à votre recherche, je n’arrête pas de vous perdre, puis de vous retrouver.

Béatrice

Parlez-moi d’elle. Parlez-moi de votre femme. L’aimez-vous encore ?

Olivier

Vous semblez chez vous ici.

Béatrice

J’aime cet endroit, l’odeur du bois, du tabac, le goût de la bière noire au tonneau. Ma préférée. Et vous, comment trouvez-vous cet endroit ? Pensez-vous que vous vous y plairez ?

Olivier

Cela dépend du temps… demain dit-on sera encore très agité en mer. J’ai tout mon temps ici avec vous…

Béatrice

Mon temps est compté. Cet endroit a tout ce qu’il faut pour vous, une chambre petite, propre, confortable, de quoi écrire… n’est-ce pas pour cela que vous avez voyagé ?
Pensez-vous encore beaucoup à elle ?

Silence. Quelques notes de Schubert le brisent délicatement.

Olivier

Je n’avais pas remarqué, il y a un piano en bas. Ce n’est pas vraiment de la musique de marins…

Olivier se lève, fait les cent pas, nerveusement. Il s’approche de la fenêtre, plongée sur l’extérieur, la grève éclairée par de pâles luminaires, l’obscurité totale au loin, le bruit d’une pluie sur les carreaux, grosses gouttes qui s’écoulent pendant que la musique monte crescendo.

Lui tournant le dos.

Vous savez très bien pourquoi je suis ici.

Béatrice

Pour Elodie, votre femme… pour le souvenir d’elle, pour la rappeler à vous…

Olivier

Votre magie ! Votre sorcellerie de bas étage. Allons ! C’est une plaisanterie… Ce que vous m’avez raconté à Wissant.

Olivier se rapproche d’elle, elle toujours assise, calme, le regarde dans les yeux. Gros plan sur son visage, ses yeux.

Béatrice

J’étais très sérieuse. Voulez-vous la retrouver ?

Olivier

C’est pour vous que j’ai effectué cette traversée.

Béatrice

Ecoutez-moi, nous n’avons pas beaucoup de temps, je vous l’ai dit, j’ai déjà donné plus que le nécessaire pour vous, je m’intéresse trop à vous…
Vous êtes ici pour la retrouver, pour Elodie, c’est elle que vous cherchez, que vous chercherez toujours, dans vos paroles, vos mots, vos livres, il n’y en a que pour elle, toujours pour elle. Mais elle est morte !

Olivier

Non !

Béatrice

Vous ne l’avez pas oubliée ? Comment pourriez-vous, si vite ? Un deuil, cela demande du temps.

Olivier

Je souffre de sa mort. Mon amour pour elle est comme un feu qui se consume en vain. Il n’y a plus de réponse. Mais vos mots, ce que vous avez dit à l’instant, c’est pour moi que vous le faites aussi ce voyage. Pour moi. Votre désir est-il donc dangereux à ce point ?

Béatrice

Après tout je ne suis qu’une femme. Vous pourriez me faire mal. Nous nous connaissons à peine…

Olivier

Le mien de désir est coupable… je serai puni, je le sais… Mais depuis que je vous ai vue, je ne peux plus vous oublier…

Béatrice

Qu’avez-vous vu ? Un fantôme… J’existe uniquement pour vous… pour un temps, un tout petit temps… Quelques messages, quelques rencontres…

Olivier

Allons ! Ce temps, prenez-le, disposez-de moi comme vous voudrez. Ne comprenez-vous pas ?

Olivier se rapproche d’elle, lui prend les mains, lui caresse le visage…

Béatrice

Non mon ami, votre main tiède sur ma peau, vous me faites souffrir…

La musique s’est arrêtée. Elle se lève brusquement.

Olivier

Je vous aime. Restez.

Béatrice

C’est l’heure.

Olivier

L’heure de me quitter déjà. J’en ai si peu avec vous. Vous reverrai-je ?

Béatrice

Dans cette vie, ou une autre, il y aura toujours Béatrice pour vous attendre, vous guider… mais je ne serai jamais à toi mon aimé. Cela m’est impossible.

Olivier

Pourquoi ?

Béatrice

Tu ne comprends pas mon chéri ?

Olivier se détourne de Béatrice, se rapproche de la cheminée, s’adresse à son image dans le miroir.

Olivier

Votre pouvoir sur les choses invisibles m’épouvante je crois. J’ai fait un rêve étrange l’autre nuit…

Quand il se retourne, elle n’est plus là.

Fin de la scène



Photo de l'auteur


La Traversée

Scénario de film (en noir & blanc)

En bref
Un homme désespéré par la mort de sa jeune épouse, cherche à l’oublier dans un tourbillon de rencontres. Plusieurs femmes lui donnent un instant l’illusion que l’oubli est au bord du chemin mais le désir pour la jeune morte revient comme un rappel obsédant de ce qui fut et n’adviendra plus. Dans une ultime tentative de faire revivre ce qui a disparu, le jeune homme part au loin et s’abîme en mer avec une femme qui est peut-être l’instrument du destin.

Argument du film (grandes lignes)
Olivier, jeune homme très doué, très beau, sa femme Elodie est à l’article de la mort, elle s’éteint d’un lymphome généralisé dans une chambre d’hôpital. La mort est inévitable, Olivier n’accepte pas le sort, souffre de cette injustice, ils étaient à peine mariés, il voudrait lutter contre l’inéluctabilité biologique, sait son désir puéril, et espère, quoi, quelque chose, un miracle.
A l’enterrement, Olivier rencontre une jeune artiste, parente éloignée, Béatrice, dont il tombe amoureux. Si vite que cela le culpabilise, sa jeune épousée à peine refroidie, il en aime une autre. Il lui demande son numéro de portable après la cérémonie.
Les jours passent. Il hésite à l’appeler, perd son numéro, la cherche sur les réseaux sociaux, la retrouve.
Elle lui fixe un rendez-vous en bord de mer quelque part sur la côte d’Opale. Sur la route, Olivier est imprudent, a un accident de voiture, il est retardé. Dans la nuit, il s’installe à l’hôtel, elle est partie, mais a laissé une lettre pour lui, avec des instructions.
Il l’attend quelques jours, fait connaissance avec une troupe de forains, une trapéziste au visage angélique, Hélène, un dompteur de fauves, Max, des fauves pas l’air méchants. Il ne pense plus à Béatrice, il voudrait bien rejoindre la jeune acrobate dans les airs, virevolter, se perdre. Mais les fauves libérés par mégarde lui barrent l’accès au cirque.
Béatrice apparait, les lions rentrent en cage. Elle lui dit qu’il peut communiquer par son intermédiaire avec Elodie, elle est une « médium ». Olivier n’en croit pas un mot, se rebelle. Béatrice dit qu’il n’est pas prêt, repart dans la nuit, en mer.
Nuit. Dans un rêve agité, Elodie se rapproche, s’éloigne, un fleuve barre la route entre elle et lui. Olivier cherche un pont, mais une barque se rapproche et voila Béatrice aux commandes. Il ouvre les yeux dans son sommeil, dans sa chambre d’hôtel, on entend le fracas de la pluie sur les vitres, il semble que Béatrice l’appelle, il se réveille tout à fait, il entend comme le reflet de ses mots qui flottent dans l’air. Ne sait plus s’il rêve encore.
Au matin, sur la plage, une jeune fille blonde aux yeux très clairs, avec un chien, à peine une adolescente, Héloïse. Son père est pêcheur, Olivier veut se changer les idées, il fait beau, une ballade en mer lui dit-elle? Oui, ils partent, Olivier s’essaye à la pêche au filet, il manque tout ce qu’il entreprend, s’emmêle, casse le filet, mais pour la première fois il sourit. Le père, Jean, un rude gaillard l’invite à boire un bock de genièvre à leur retour à terre mais une tempête se lève, le retour est compromis, le bateau continue et aborde le rivage en face, c’est la côte anglaise. Le soir au pub, la boisson monte à la tête d’Olivier qui griffonne un poème sur un carton de bière. Héloïse le ramasse, sort, le donne à Béatrice qui attend devant le pub. « Je vous ai vus ensemble avec le Monsieur » lui dit la jeune Héloïse, « c’est pour vous ».
Olivier et Béatrice dans la chambre d’un autre hôtel. « Tu es arrivé » lui dit-elle. « Veux-tu revoir Elodie ? Veux-tu lui parler ? » Mais c’est pour revoir Béatrice qu’Olivier a entrepris ce voyage périlleux, pour elle seule. « Je ne serai jamais pour toi ».
Seul dans la chambre, Olivier voit enfin le portrait d’Elodie qui était là. Il s’assied, se met à écrire. Dernier plan rapproché sur le portrait d’Elodie dans un jardin, l’image se met à bouger, souvenir de vacances, le soleil entre dans la pièce qui s’éclaire. Couleurs.

FIN.

Séquences

  1. Prologue : scène d’hôpital, Olivier, Elodie mourante. Les tourments d’Olivier, monologue intérieur.
  2. Générique : La Traversée. Musique de Schubert (extrait de la Sonate pour Piano n°21 en Si Bémol Majeur)
Acte I
  1. Scène de l’enterrement
  2. Scène du téléphone, hésitations.
  3. Scène de la recherche de Béatrice sur les réseaux.
  4. [interlude – les toits de Paris, le pont des Arts, la rue Lepic]
  5. Scène de la rencontre avec Béatrice sur les réseaux.
  6. Scène du voyage en voiture, nervosité d’Olivier.
  7. Scène de l’accident sur une route secondaire.
  8. [interlude – attente de la dépanneuse – scène secondaire, une voiture d’Anglais s’arrête pour demander si Olivier a besoin d’aide]
Acte II
  1. Scène d’arrivée tardive à l’hôtel « Normandy » de Wissant.
  2. Scène de lecture de la lettre de Béatrice. Voix off.
  3. Scènes diverses avec les forains, Hélène, Max, les fauves.
  4. Scène des fauves lâchés dans la petite ville.
  5. Scène d’Olivier voulant rejoindre Hélène, rencontre avec un lion menaçant.
  6. Scène de Béatrice qui arrive, d’un signe le lion se calme.
  7. Scène dans la chambre, dialogue entre Olivier et Béatrice, révélation sur son rôle de médium. Dispute. Départ de Béatrice.
Acte III
  1. Scène du rêve : Olivier voit Elodie de l’autre côté d’un fleuve, elle se rapproche, s’éloigne
  2. Scène du rêve : Béatrice dans une barque
  3. Scène du rêve : chambre d’hôtel, la pluie, des paroles
  4. [interlude  - scène de la plage au petit matin, grand calme, ciel dégagé, une fillette et un chien se rapprochent]
  5. Scène avec Héloïse, jeux avec le chien.
  6. Scènes sur le bateau de pêche, le rire de Jean, le sourire d’Héloïse, la bonne humeur d’Olivier qui s’embrouille dans tout ce qu’il fait.
  7. Scène de tempête, le bateau s’éloigne des côtes françaises, se rapproche des côtes anglaises.
  8. Scène d’arrivée à Folkestone, les falaises blanches.
  9. Scène du pub, ivresse, Olivier griffonne quelque chose.
  10. Scène d’Héloïse et de Béatrice, le poème.
  11. Scène d’ultime rencontre entre Olivier et Béatrice, expression du désir et de son impossibilité. Les adieux (voir plus haut pour la scène dialoguée)
  12. Scène muette de la chambre, le portrait d’Elodie, Olivier qui écrit.
  13. Finale sur le portrait, évocation d’un souvenir heureux, apparition de la couleur. Musique de Schubert.
FIN

Rédigé en atelier d'écriture "Initiation au Scénario - module 1" week-end du 17-18 Nov. 2012

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