La Traversée - variation d'un mythe (scènes 4, 5, 6)


Scène #4

Extérieur – Rue de Paris, jour.

Olivier marche dans la rue, il fume une cigarette. Il s’installe à une terrasse de café. Ce pourrait être le Café de la Paix, à l’angle du boulevard des Capucines et de l’Opéra.

Olivier

Un noir bien serré, s’il vous plait.

Garçon

Certainement Monsieur.

Olivier déplie « Le Monde ». Le café est servi. Il essaye de lire le journal, s’ennuie rapidement, il pousse un soupir, replie le journal. Il regarde l’animation sur le boulevard, les gens qui entrent et sortent nombreux de l’établissement. On entend les bruits de voiture, des bribes de conversation, des mots.

Un homme jeune, en costume

Encore une réunion !

Un autre jeune homme

Céline exagère. La City ! Toujours la City !


L’homme jeune, en costume

Les cours ont été manipulés.

Une voix d’un autre homme

Cinq euros, et quoi encore ?

Une voix de femme

Allo, Julien ? C’est Fanny. Tu viens ?

Une femme très élégante de dos

On ne trouve plus de vitriers qui connaissent leur métier à Paris.

L’autre jeune homme

J’en ai plein la tête ! Je me casse, salut !

Une voix de femme

Tu ne peux pas venir… Elle soupire.

La femme très élégante de dos

Non, je n’ai pas vu, c’était intéressant ? Du cabotinage.

Un passant

Pardon.

Une passante

J’appelle la police !

Olivier prend son téléphone portable, cherche un numéro.

Olivier

Ah ! Zut !

Il fouille les poches de son veston, ouvre son portefeuille, en répand tout le contenu sur la table, cherche une carte de visite dans la pile. En prend quelques-unes en main.

Voyons cela.

Manon ? Non !
Dentiste Romulus ? Non !
Trapézistes et Colombiers Souchard ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Non !

Il jette les cartes au fur et à mesure derrière son épaule.
Regard du garçon de café qui passe.

Garçon

Monsieur a perdu ceci je crois.

Olivier

Merci !
Mais non, gardez-les ! Vous n’avez pas besoin de dentiste vous ? Et Manon, la connaissez-vous ? Une jolie fille un peu sotte. Que faisait-elle encore dans mon portefeuille, je vous le demande.

Garçon

Monsieur n’attend pas Manon ?

Olivier

J’attends… j’attends… mais où ai-je fourré sa carte de visite ?

Garçon

J’ai connu une Manon autrefois, une blonde, mignonne, avec des fossettes, un amour… Elle était comment la vôtre ? La mienne était timide. Elle rougissait pour un rien. Un jour qu’on était sur la Butte Montmartre à rigoler, il pleuvait beaucoup…

Olivier

Vous n’avez pas vu la carte de Béatrice dans le tas?

Garçon

Désolé Monsieur. Béatrice évidemment, c’est autre chose que Manon.

Olivier

Je l’ai vue une seule fois.

Garçon

Il suffit d’une seule fois.

Olivier

Ne dites pas de bêtises ! Cherchez plutôt ! Je vous dis que j’ai perdu sa carte.

Garçon

Vous la retrouverez. D’ailleurs, n’est-ce pas elle, là, qui vient ?

On voit une jeune femme très belle, la Parisienne sortie tout droit d’un magasine de mode, qui cherche quelqu’un sur la terrasse du café. Elle croise le regard du garçon.

Garçon
Mademoiselle… Je peux vous aider ?

La demoiselle
Elle parle avec un accent étranger. C’est une américaine de Paris.

Merci. Je vais m’installer ici. J’attends quelqu’un. Un thé noir s’il vous plait. Avec des gâteaux.

Une place se libère à la table à côté d’Olivier.

La demoiselle

Vous permettez ?

Olivier fait signe de la tête.

La demoiselle

Je vais à l’Opéra Garnier, c’est la première fois.

Olivier compulse ses cartes de visites, marmonne entre ses dents.

Olivier

Serge… non
Valentine… non
Pina Bausch… non

Le garçon revient avec un plateau bien garni pour la demoiselle.

Olivier jette un coup d’œil.

La demoiselle

Je crois que je suis trop gourmande. Je ne pourrais pas manger toute seule. Vous en voulez ?

Olivier

Ce n’est pas de refus.

Il se sert d’un morceau de cake noir.

Merci… Je me présente… Olivier… Artiste !

La demoiselle

Je m’appelle Anne, je ne fais rien dans la vie !

Elle rit.

Olivier

Mais vous allez à l’Opéra. Et vous prétendez ne rien faire. C’est quelque chose l’opéra à ce qu’on dit. Je suis entré dans le Palais Garnier il y a longtemps pour admirer le grand escalier. Et ma f… ma copine a voulu un jour m’y emmener pour voir un spectacle, comme vous ce soir, mais je… nous n’avons pas eu le temps. Pour moi le comble du beau ce serait un spectacle sans musique, sans ballet, sans rien. Mais ce n’est pas moi qui ai dit ça. On y serait au cœur du spectacle, à nous de l’inventer, de le créer à partir de rien, ou presque rien… quand il n’y a plus rien, il y a encore des mots, il y a encore des cris, des râles, des soupirs, des bruits qu’on fait avec le corps, c’est une musique en son genre. Je voudrais m’y tenir, l’écouter, la rendre belle.

Anne

Vous connaissez la pièce qui est jouée ce soir ?

Olivier

C’est quoi ?

Anne

L’Orphée et Eurydice de Gluck. Un chef-d’œuvre de l’opéra baroque. On dit que cette mise en scène est très moderne, un ballet avec des récitatifs et des chœurs, c’est de Pina Bausch évidemment. Vous aimez Pina Bausch ?

Olivier

Je n’y connais rien en musique.

Anne

Elle rit.

Vous êtes quoi comme artiste ?

Olivier

Je cherche encore…

Anne

Alors vous êtes comme moi !

Olivier

Vous attendez quelqu’un ?

Anne

Mon mari.

Olivier

Il en a de la chance.

Anne

Votre amie va finir par arriver. Ne vous en faites pas.

Olivier

Vous avez un don pour lire l’avenir ?

Anne

Nous sommes très douées pour cela avec mes sœurs, il parait !

Elle rit.

Olivier

Et elle ressemble à quoi mon amie ?

Anne

Laquelle Olivier ?

Olivier rit. Il se lève.

Olivier

Bon spectacle Anne.

Garçon

Au revoir Monsieur. Et pour Béatrice… je laisse un message ?


Fin de la scène




Scène #5

Intérieur – Chambre, jour.

Olivier de dos, assis devant l’écran d’un Mac. Chambre de bonne mansardée. Une fenêtre ouverte sur des toits. La caméra zoome sur la barre du navigateur internet, il tape une requête dans un moteur de recherche.

« Artiste Graphiste Béatrice M. Paris »

Une page s’affiche. On voit Olivier qui clique sur les premiers liens, des pages s’ouvrent qu’il abandonne rapidement, il revient sur la requête principale. On le voit qui ajoute « Facebook » à la fin. Il s’excite à la vue la nouvelle page de résultats. Il clique sur le premier lien…

C’est ça, c’est ça…

Il se lève, s’appuie à la fenêtre, allume une cigarette, médite. Long plan en travelling des toits de Paris dans le quartier de Saint - Sulpice.

Voix off d’Olivier

C’est ridicule…Je ne la connais même pas… Je cherche quoi ?

Je vois un homme qui marche sur le pont Charles à Prague, il s’éloigne dans le brouillard. Les statues des saints lui forment une haie d’honneur. Quelque chose va arriver.

Surimpression d’une photo du Pont Charles à Prague sur les toits de Paris…

C’était avec Elodie. C’était il y a longtemps, juste avant notre mariage, une éternité.

Béatrice, j’aimerais vous parler d’un projet. Aimez-vous les pâtisseries du Café de la Paix ? Tout à l’heure, demain, si vous voulez.

Préférez-vous partir en voyage ? Partons tout de suite. Rejoignez-moi sur le pont de Prague.

Elle est venue pour moi, pour me soutenir dans ma peine. Elle rentrait de Londres je crois.

Ou bien rejoignez-moi sur le pont du Millénaire. Je vous attendrai, quel côté préférez-vous ?

Surimpression d’une photo du Millénaire à Londres avec vue sur Saint-Paul.

Elodie préférait la Tate Modern de l’autre côté.

Je vous attendrai dans le grand hall de la Tate. A chaque fois, c’est une surprise.
Un jour je suis entré dans un trou noir, des fantômes en sortaient. C’était l’œuvre d’un artiste. J’avais un peu peur.

Surimpression d’une photo de cette œuvre.

Oui, c’est ridicule. Mais tout est parti de là.

Je vous le dis, c’est là que j’ai décidé d’écrire, mais je ne le savais pas encore.

Voulez-vous m’aider ?

Il tape un message dans Facebook. Il regarde le mur de sa chambre. Les trois photos sont là, il tend la main. Elles s’effacent.

Il regarde le mur de sa page Facebook. Les trois photos sont là. L’icône rouge d’un message entrant se met à clignoter.

Voix off de Béatrice
Son visage en surimpression sur l’écran de l’ordinateur.

Olivier, rejoignez-moi à la mer. L’air de Paris ne vous vaut rien.

Olivier tape une réponse.

Voix off de Béatrice

Nous pouvons en parler, tout de suite si vous voulez.

Fin de la scène



Scène #6

Intérieur – Chambres d’Olivier (jour) et de Béatrice (nuit).

L’image est coupée en deux, à gauche Olivier, à droite Béatrice. Chacun parle avec son ordinateur. On voit la scène de la chambre d’Olivier en arrière-plan avec les toits de Paris, le jour. La chambre de Béatrice est dans la pénombre. Une fenêtre est ouverte sur la nuit profonde.

Olivier

On voit l’image de Béatrice sur l’écran pendant qu’il lui parle.

C’est très sombre chez vous. C’est l’image peut-être qui est trouble. Je n’aime pas beaucoup utiliser cette technologie, je préfère le téléphone ou une rencontre en vrai. Vous n’êtes pas à Paris en ce moment ?

Béatrice

On voit l’image d’Olivier sur l’écran pendant qu’elle lui parle.

L’image est très nette chez moi. Je ne suis pas à Paris, je suis assez loin en fait.

Olivier

J’ai cru comprendre que vous voyagez beaucoup, les galeries d’art… un peu partout…

Béatrice

J’ai beaucoup de travail. Je suis souvent entre deux avions, c’est très impersonnel vous savez. J’aime bien rentrer sur Paris de temps à autre.

Olivier

Et vous étiez rentrée pour … spécialement pour moi cette fois-là ?

Béatrice

Au cimetière oui, n’ayez pas peur de ces mots, je suis rentré pour Elodie que je connaissais depuis longtemps.

Olivier

Elle ne m’avait jamais parlé de vous. Je ne crois pas. Ou alors, peut-être… je n’y ai pas fait attention… pourtant, une artiste internationale ! J’aurais remarqué.

Béatrice

Elodie était quelqu’un que j’aimais beaucoup, je lui suis attachée depuis longtemps. Je veillais sur elle de loin.

Olivier

Mais il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien faire…

Béatrice

L’art est cruel.

Olivier

Vous parlez d’art, je parle de la mort de ma femme !

Béatrice

Je ne voulais pas vous offenser. Je voulais dire que la vie est cruelle, mais c’est devenu une déformation professionnelle chez moi. Rien n’échappe à l’art. C’est un centre qui attire tout ce qui passe à sa portée.

Olivier

Comme les trous noirs, ces monstres qui avalent la lumière…

Béatrice

L’art restitue la lumière qu’il absorbe de la vie, des gens, des émotions.
Vous vouliez me parler d’un projet Olivier…

Olivier

Je voudrais retrouver ma femme.

Béatrice

Et c’est à moi que vous demandez ça ! Vous y allez fort !

Elle rit.

Olivier

Je voudrais que vous peigniez un tableau d’elle… Un portrait. Ceux que vous peignez pour de riches commanditaires laissent dit-on une trace inoubliable dans la mémoire de ceux qui les ont regardés une seule fois. Je me suis renseigné. Votre art est énigmatique. Vos portraits ne sont jamais montrés en public. Il n’y a pas une image digne de foi sur le Net, dans les magazines… Vous peuplez les galeries d’ombres de vos véritables tableaux. Votre renommée est celle d’un royaume obscur vers lequel tout le monde va d’instinct.

Béatrice

Vous ne connaissez pas mes prix. Ils sont élevés.

Olivier

Je suis un jeune homme dénué de ressources. Je ne vis pas dans une tour qui défie le ciel, dans une de ces nouvelles cités de cauchemar qui poussent dans les déserts ou dans les terres de très anciennes civilisations, ou dans un palais vénitien, ou Dieu sait seul dans quels autre lieux étranges, où se cachent les gens du monde, où se montrent les hommes de pouvoir. J’habite un trois pièces à Paris, voyez par vous-même. Ce que je vous demande n’a pas de prix, parce qu’il est infini, hors de portée.

Béatrice

C’est le don d’amour.

Olivier

Si ce qu’on dit de vous est vrai, vous saurez comment me rendre mon amour perdu.
Si vous dites que vous la connaissiez, vous l’aimiez peut-être, vous le ferez en souvenir d’elle.

Béatrice

J’aimais Elodie. Elle était mienne depuis longtemps, je vous l’ai dit.

Olivier

Et maintenant. Que proposez-vous ?

Béatrice

Vous allez me rejoindre.

Olivier

Vous êtes loin en ce moment.

Béatrice

Je serai vite là où je dois être. Je vous l’ai dit, à la mer. J’aimerais que vous veniez me voir à la cote, j’y passe entre deux visites.

Olivier

Des visites ? Une autre de vos énigmes. Mais soit, j’y serai.

La caméra passe sur les toits de Paris.

Fin de la scène


Interlude

Des toits la caméra descend dans les rues où l’on voyage en accéléré. La caméra est sur une moto, filme des rues, on fait un voyage de plus en plus rapide, depuis Saint-Sulpice, on va vers Saint-Germain des Prés, traversée de la Seine sur le Pont 
des Arts, puis remontée vers la Place des Pyramides, la rue de Rivoli, l’Opéra Garnier, le parc Monceau, la Butte Montmartre, d’où l’on redescend par la rue Lepic.


Pour lire les scènes du scénario de film "La Traversée - variation d'un mythe" dans l'ordre:
Prologue (à l'hopital)
Scènes 4, 5, 6 (ce post: au café, sur internet)
Scène 22 (sur la plage)
Scène 28 (dans la chambre d'hôtel)

Note: après avoir commencé l'écriture de ce scénario j'ai découvert qu'un film français récent, un thriller, portait le titre de "La Traversée". Faute de mieux, et à titre provisoire, je poursuis mon idée initiale dans ces brouillons mais j'y ajoute "variation d'un mythe" pour bien marquer la différence.

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