Sunday, 30 December 2012

La maison qui regarde le rivage


« Tu es assise sur ton lit à fumer des cigarettes, le jour s’est levé depuis longtemps, n’irions-nous pas nous promener, tu ne devrais pas fumer dans la maison, ce n’est pas bon pour Scottie. »

« Tu ne m’écoutes pas, que fais-tu, ton regard passe sur moi comme si j’étais un mur. »

« Tu aimais bien cette maison, nous l’avons acheté ensemble, tu tenais à venir ici tous les week-ends pour l’air et la lumière et maintenant regarde-toi, que deviens-tu, je ne comprends pas, que t’ai-je fait, que n’ai-je pas fait, pour toi, pour Scottie, pour nous, lève toi Wendy, lève-toi je t’en supplie. »

« Tu verras la mer, il faut voir comment elle remplit l’horizon, elle touche le ciel, les vagues ont fait un long voyage, elles te parleront des bâteaux qui sont passés, les vagues poussent, repoussent l’horizon à chaque fois, à chaque battement du cœur de la mer. »

« Tu entendras leur musique, un piano joue dans le fond des eaux, tu percevras les notes qui montent dans l’air clair, c’est une belle journée pour se promener, remercions Dieu de nous faire le don d’une si belle journée. »

Tu parles à cette femme assise sur ton lit, sur votre lit, à fumer des cigarettes, tu ouvres les fenêtres pour aérer la chambre, il fait très beau, la lumière du soleil touche les murs, les surfaces bleues, et beiges, et ocres, et le plancher sombre de la maison qui s’éclaire, elle embellit l’air même que tu respires, mais tu n’arrives pas à dire les mots de cette lumière qui dissiperaient l’ombre noire qui recouvre le corps de ta femme, et son visage qui n’exprime plus rien, qui regarde les choses comme on fixerait un mur nu, qui passent sur les choses sans y laisser l’ombre d’une attention, d’une présence, d’un sourire, ce n’est plus ta femme qui est là, sur ton lit, sur votre lit, à fumer des cigarettes, c’est quelqu’un que tu ne connaissais pas, que tu voulais éviter de rencontrer, mais cette étrangère s’est installée dans votre couple, elle a pris la place de ta femme, tu voudrais lui dire de partir, elle ne comprend pas les mots de ton langage, tu es désemparé, tu dois rester fort au-dehors, il y a ton fils Scottie, il y a des responsabilités, que vas-tu faire, tu cherches une réponse dans un livre que tu as acheté à la ville hier en te disant qu’il contient peut-être des choses utiles, le livre est compliqué, tu n’es pas certain de comprendre, tu es un assureur, tu t’es fait toi-même, tu as peu étudié, tu es parti à la guerre comme tous les jeunes gens de ton âge, tu es rentré blessé, le pays t’as aidé, t’as formé un peu pour que tu trouves du travail, et puis tu l’as rencontrée, elle, mais ce fut une erreur, admets-le maintenant, cette femme ne t’était pas destinée, elle était faite pour épouser ton copain, mais c’est toi qui est rentré, qui a décidé finalement de la rencontrer, et tu t’es montré faible, tu avais besoin aussi d’un peu de réconfort, alors pourquoi pas moi tu t’es dit, et voilà comment la vie se passe, tu arrives par hasard, et la vie passe devant toi sur cette mer comme un voilier, beau, une aventure, et toi tu restes dans cette maison qui regarde le rivage avec les yeux morts de ses fenêtres ouvertes car tu attends la mort maintenant, tu attendras tous les jours allongé sur ton fauteuil dehors à te faire inonder d’un soleil lent la mort lente aussi qui n’arrivera pas assez vite, qui a failli te prendre il y a des années, de peu elle est passée en sifflant à tes oreilles, mais elle n’a pas voulu de toi, tu aurais dû bouger, à peine quelques centimètres de plus à gauche et c’est toi qui prenait la rafale et pas ton copain qui est mort, celui qui aurait dû épouser la femme, l’étrangère qui fume des cigarettes.

Tu sors prendre l’air.

Tu vois Wendy sortir après quelques minutes. Tu vois son visage, elle paraît moins fatiguée. Tu ne dis rien, tu la laisses faire le tour de la maison, tu la vois descendre vers le rivage. Elle dénoue ses cheveux blonds, elle enlève son chemisier et sa jupe qui glissent sur le sable, elle porte juste une culotte blanche, un soutien-gorge, qu’elle dégrafe, elle continue à descendre, tu la regardes avec curiosité, tu sais à cet instant qu’il faut la laisser accomplir un rite, une nécessité connue d’elle seule. Tu fouilles dans tes poches, allume une cigarette, la première de la journée, tu te jures quelque chose, ce sera peut-être la dernière, pour toujours, si quelque chose se passe aujourd’hui. Tu te le jures très fort.

Tu vois Wendy, elle nage avec élégance le crawl dans la direction de la pleine mer, son corps s’éloigne et disparaît bientôt à ta vue sous les vagues de l’océan, tu vois un bras qui émerge, puis un autre avec régularité, et bientôt tu ne vois plus les bras, les jambes qui brassent l’eau. Tu fumes ta cigarette serein, les yeux fixés sur l’endroit de la mer où tu l’as vue disparaître, la cigarette se consume lentement, le bout incandescent se rapproche du filtre, tu sais que tu devras l’éteindre dans le sable d’ici quelques secondes, le temps d’une ultime bouffée peut-être, la dernière bouffée de cette cigarette, tu l’aspires maintenant comme si ta vie entière se consumait. La mer est calme, le bleu d’une ligne plus sombre à l’horizon trace une ligne d’avec le ciel, comme le tableau d’une peinture que tu as observée dans une galerie d’art que tu avais assurée contre le vol, et tu aimais beaucoup cette peinture, tu n’y connais rien en beaux-arts, mais d’instinct tu savais que cette toile représentait quelque chose à quoi tu tenais beaucoup, et tu la vois cette ligne à l’horizon qui tremble un peu dans l’air doux de ce jour de printemps qui monte, tu attends quelque chose.

Ta cigarette éteinte tombe dans le sable, tu l’enfouis du pied. Un point blanc apparaît dans la mer, un bras frappe l’eau, puis un autre, c’est un corps qui grandit, qui bat la mesure d’un piano dont les notes montent du fond de la mer, c’est un corps qui se rapproche du rivage avec force et régularité, et Wendy sort de l’eau, remonte le rivage, elle ne ramasse pas ses vêtements qui traînent là-bas, elle vient vers toi, elle te regarde, elle existe pour toi, elle te sourit.

« Tu as raison Jim, c’est une si belle journée. Profitons-en. Tu vas d’abord me préparer un petit déjeuner. Viens, rentrons, et puis tu m’emmèneras où tu voudras. »

L’homme et la femme rentrent dans la maison qui regarde le rivage. On les voit passer parfois d’une fenêtre à l’autre, on dirait les pupilles de deux grands yeux qui bougent enfin.


Edward Hopper, The long leg, 1935

NB: cette pièce fait partie d'un mini-cycle de récits librement inspirés de tableaux d'Edward Hopper, ou d'autres oeuvres dont la filiation avec la peinture de Hopper est pleinement assumée (les photographies de Philip-Lorca diCorcia notamment). L'idée de rattacher chaque pièce à un ensemble lâche, une chronique familiale américaine, m'est venue après coup. Chaque tranche de vie s'intègre petit à petit dans ce tableau général qui couvre pour le moment plusieurs décennies de la vie de cette famille, les Carver. Il est possible de reconstituer une chronologie des Carver dont je propose ici une séquence, en guise d'aide à la lecture, sept épisodes, dont ce dernier, ayant été publiés dans le désordre à ce jour. Je laisse au lecteur le soin de figurer les périodes qui fournissent la toile de fond de ces chroniques, mais pour certaines de ces pièces elles sont tout à fait transparentes. Disons pour simplifier (qu'à ce jour), la Chronique des Carver embrasse deux décennies d'histoire américaine entre les années quarante et soixante du vingtième siècle.

Tarawa (publié le 17 mai 2012)
La boîte bleue (publié le 17 mai 2012)
Théâtre sur le Pacifique (publié le 25 mai 2012)
Tip (publié le 17 mai 2012)
Le chien jaune (publié le 17 mai 2012)
La maison qui regarde le rivage (publié le 30 décembre 2012)
La piscine (publié le 2 mars 2012)

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