Le tunnel


« J’y arriverai la première ! »
La cavalière à la veste noire frappe les flancs de son cheval, s’élance au galop sur la piste. Les deux autres cavaliers s’observent un instant puis démarrent la poursuite. Le souffle bruyant des chevaux forme une légère condensation de brume devant leurs naseaux, les trois qui filent sur leur monture s’enfoncent rapidement dans les sous-bois qui bordent les allées du parc et disparaissent à la vue.

Il est sept heures du matin, un soleil pâle et froid émerge derrière les gratte-ciels qui forment un paysage de canyons torturés, fait de main d’homme, fait pours les millions d’hommes qui se perdent tous les jours entre leurs passages étroits. Une rivière moins ancienne mais aussi puissante que le Colorado a creusé la roche de verre ; dans les trous des parois on observe des lumières, comme au fond des grottes creusées à flanc de montagne dans les Mesas de l’Ouest, les feux électriques brillent aux fenêtres des immeubles, dans les bureaux des grandes compagnies où la horde des navetteurs se déverse déjà pour une rude journée de labeur.
New-York s’éveille dans le dos des cavaliers.
New-York, où la vie peut se gagner ou se perdre sur le coup de quatre heures, PM Eastern Time. Le coup d’une cloche à la fermeture de la Bourse.
Seize heures, c’est encore très loin pour les cavaliers, leur journée qui commence à coups de cravaches et d’éperons dans les flancs des bêtes sera riche en événements, tant de choses peuvent se passer en quelques heures, et ce qui compte, c’est la course.
Catherine est en tête, suivie par Wendy. Jim leur laisse prendre un peu d’avance. Il surveille Catherine, c’est la meilleure cavalière, elle pratique l’équitation tous les jours, une passion qui l’excite. Il y a peu de monde à cette heure en train de traverser Central Park, c’est le moment idéal de la promenade de santé a dit Catherine, elle a poussé pour ainsi dire Wendy et Jim hors de leur lit conjugal. Elle a regardé Jim avec l’assurance du dompteur, bottée, sanglée dans sa veste noire étroite, son chapeau posé légèrement de travers qui lui donne un air de garçonne. « Tu viens aussi, naturellement » elle a lancé, pour le défier.
Jim n’est pas intéressé par cette course, il domine mal son cheval, impatient, rude, il ne se fait pas bien comprendre par l’animal. Jim n’a cure de gagner la course puérile que l’arrogance de Catherine leur impose, il a d’autres idées en tête pour la fin de la journée. Wendy rentre à L.A., il restera seul avec Catherine quelques jours de plus à New-York, une éternité. Il brûle d’envie de faire sentir à Catherine que la passion du cheval passe entre ses cuisses, et qu’il est temps pour elle de se laisser dominer par un homme.

Les cavaliers avancent à vive allure, mais voici le chemin qui passe dans un tunnel creusé sous Central Park. Il y fait très sombre.
 Les chevaux emmenés par Catherine et Wendy foncent d’un trait dans l’obscurité. Le cheval de Jim se cabre, hennit, la peur brusquement bloque la course de sa monture qui réagit mal aux ordres de son cavalier. Que sent le cheval, quelle est cette chose atroce qui se cache là-bas ?
Jim n’en saura rien, le cheval refuse d’avancer. Il se met à jurer, à le frapper.
Les claquements calmes d’un cheval mené au pas résonnent dans le tunnel. Catherine émerge étonnée de la piste cavalière, droite comme un fer, elle s’avance vers Jim empêtré avec sa monture qui renâcle.

« Un problème mon cher beau-frère ? »

Dans le dos des cavaliers New-York bruisse d’une agitation féconde, les klaxons des voitures parviennent étouffés au milieu du parc, des milliers de secrétaires tapent calmement à la machine à écrire des lettres pour leurs patrons, hommes d’affaires sûrs d’eux, puissants, qui connaissent le cours des choses, qui savent quand il faut acheter, quand il faut vendre, pour qui la cloche de seize heures du Stock Exchange est comme le carillon doux d’une église médiévale sonnant le repos.

« Rien, ce n’est rien ».


Edward Hopper, Bridle Path, 1939

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