Marilyn Quantique VI


Marilyn Monroe avait disparu. Depuis le 7 septembre très précisément. 

Au début j’ai eu du mal à rassembler les informations.

J’entendais dire qu’elle avait été aperçue aux côtés d’un Navajo, ancien shérif à Las Vegas devenu « private eye ». Elle aurait survécu à un crash d’aéroplane tombé dans une de ses propriétés luxueuses, en Californie du Sud ou au Nevada.

On me rapportait aussi qu’elle avait été rattrapée de justesse par un Anglais barbu et roux, alors qu’une automobile fonçait sur elle dans une rue animée du centre de Londres. 

Comment pouvait-elle se trouver à deux endroits si éloignés en même temps ?

On pouvait l’accepter si on se rappelait qu’elle avait survécu à une overdose de barbituriques un soir d’août. Ou peut-être pas. Le New York Times, le Los Angeles Times, tous les grands networks avaient annoncé au début, à tort, qu’elle était morte. Mon ami, l’écrivain Philip K. Dick avait une théorie, d’après lui elle avait été enlevée par la CIA et reconstituée quelque part dans un laboratoire du Nouveau-Mexique.

Plusieurs versions de sa disparition. Les témoins évoquaient-ils la même Marilyn Monroe ? 

L’aura résiduelle qu’elle laissait dans les mémoires se mélangeait à celle d’autres personnes, à des fragments d’un passé révolu ; on y retrouvait un peu de la salive d’Elisabeth Taylor mêlée à son parfum favori, un reste d’humeur dépressive de Virginia Woolf flottait dans ses cheveux blonds, souvenir de ses lectures intensives de « Mrs Dalloway » et de « la Promenade au Phare ». Et par dessus-tout, une note bleue, longue, d’un soprano sax mélancolique qui traînait sur les toits se faisait entendre dans cette synesthésie que provoque en moi l’aura de ceux que je cherche. Les odeurs et les couleurs, les voix de Marilyn qui manquaient à celles et ceux qui l’avaient connue, aimée, détestée, oui, je les sentais, je les absorbais.

Au début d’une enquête je passais toujours par une forte identification à la personne disparue. J’ai revu tous ses films, lu ses écrits, écouté, réécouté sa voix fluette de petite fille lorsqu’elle parlait de sa psychanalyse. J’ai lu et relu la moitié des livres qui lui avaient été consacrés, j’en avais la gorge en feu, les oreilles en bourdon, le goût du sel au sang, des démangeaisons entre les jambes.

J’avais mon propre chapitre à écrire, un contrat à honorer. C’est Philip qui m’avait parlé de l’affaire. Je traversais une période de dèche à Paris, il m’appela un soir sur Skype et me dit « Christo, c’est une affaire pour toi, tu dois y aller, je t’avance le billet d’avion pour Las Vegas, tu me rembourseras plus tard. Je te dois bien ça, en souvenir du « bon vieux temps ».

J’atterris sur le tarmac de l’aéroport international McCarran avec une chemise de rechange, une brosse à dent, un carnet noir, un crayon, et un vieil exemplaire fatigué de Dante pour tout bagage. Phil avait joué l’intermédiaire pour ce qu’il fallait, et c’était bien, un puissant sponsor avait pris le relais de mon ami, je n’avais qu’à me montrer et les portes des palaces sur le Strip s’ouvraient pour moi. Je m’installai directement dans une suite au Venetian, commandai tout ce dont j’avais besoin en équipement informatique de pointe, costumes rayés, cravates de soie et chaussures italiennes.

Je me mis au travail. L’avantage des grands hôtels-casinos du Strip c’est qu’on y vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec la même énergie qui transforme le jour et la nuit en tranches standard de services à la clientèle.

Il ne me fallu pas trop longtemps pour retrouver la trace de Marilyn Monroe. Elle se cachait à New York. Sous le pseudonyme de Zelda Zonk ou celui de Norma Jeane Baker. 

Elle voulait se refaire une carrière dans le théâtre, c’était son ambition, montrer au public qu’elle était une vraie actrice capable de jouer des rôles sérieux, d’interpréter des grands textes. Elle a mis du temps pour y arriver, grâce à moi, à mon aide directe, et je vais l’expliquer, mais avant d’en arriver là, je dois raconter comment elle avait touché l’aile du désespoir et de la folie. 

Peu de temps après son arrivée à New York, elle s’était lancée dans l’adaptation du monologue de Molly Bloom, d’après James Joyce, mais la tâche était trop ambitieuse, le flux verbal qui s’écoulait des pensées de Molly, des trous de son corps qui criaient ‘Oui’, avait submergé d’émotions le cœur et les tripes de Norma, elle n’en pouvait pas d’encaisser les ondes d’amour de Molly Bloom, et son propre corps qu’elle était en train de dresser, de redresser, comme le ferait un cow-boy avec un cheval ayant subi un grave traumatisme, renâclait, balançait des ruades de révolte contre ce texte qui était trop près de la faire plonger à nouveau dans l’assuétude démentielle au sexe, à l’enfer d’accouplements avec des inconnus dans des garages, de pipes sur les parkings de supermarché, d’assauts que son corps avait accepté de s’infliger, qu’elle, Marilyn Monroe, avait laissé faire à son corps, dans une débauche d’innocence perverse et d’une infinie demande d’amour. Après quelques semaines de labeur intense où elle n’avait pas voulu lâché prise sur le texte, elle avait abandonné, les mots de Joyce lui déprimaient le moral, elle avait besoin de trouver un point d’appui plus classique.

Malheureusement, son choix suivant ne fut pas plus éclairé. Elle avait tenu à interpréter le rôle de Maggie dans « Cat on a Hot Tin Roof » en dépit de l’opposition du directeur du théâtre, qui avait vu juste mais Norma était soutenue par son partenaire, Montgomery Cliff, dans la pièce Brick, le mari alcoolique et impuissant ou homosexuel, ou impuissant parce qu’homosexuel, de Maggie. La pièce avait tenu l’affiche une journée. Norma avait été frappée par une crise psychotique, ou que l’on peut qualifier comme telle, sur scène en plein Acte Deux, lors de la seconde représentation en soirée. Elle s’était mise à hurler, arracher ses vêtements, se jeter sur le sol, seins nus, à pousser des gémissements comme une chienne en chaleur devant un public atterré et un acteur trop tétanisé par la surprise pour réagir. 

Après ça, elle était devenue une pestiférée, mise en quarantaine par la profession, tenue pour folle à lier par la presse. Je pense qu’elle continuait à jouer le rôle qu’elle croyait être celui que le public attendait d’elle, celui de la bombe sexuelle de l’Amérique, de la fille blonde abusée, violée et qui en redemande mais qui dans le fond n’aspire qu’à une chose, s’en sortir. Si elle avait pu partir à ce moment là pour le Vietnam où la guerre battait son plein, elle l’aurait fait, elle serait partie se perdre dans le fond d’une jungle le long de la piste Ho-Chi-Minh, elle se serait sacrifiée avec joie sous le napalm ou les défoliants, aurait offert son corps aux balles traçantes tirées par les hélicoptères et aurait prié en attendant l’arrivée des B-52 en haute altitude.

Je savais que dans ma quête personnelle de Marilyn, ou Zelda, ou Norma comme elle préférait qu’on l’appelle, j’avais pris un gros risque, les temps commençaient à se mélanger, les pertes de conscience ou d’identité s’emparaient de moi sans prévenir, mais je n’avais pas le choix, mon sujet m’imposait cette méthode de travail. Si elle était capable de se projeter simultanément dans plusieurs lieux et plusieurs temporalités, je devais m’y plier à mon tour, l’aura de Marilyn contaminait mon champ de conscience, je devenais un fantôme qui l’accompagnait dans ses propres mouvements de conscience par la vertu de l’identification à sa couleur, à sa voix, ses gestes, ses odeurs, les jardins de son esprit, les fleurs de son corps.

Lorsque je décrochais trop, que j’avais l’impression de vivre une descente d’acide, j’appelais Phil qui tenait des propos pas vraiment rassurants, mais je ne sais pas pourquoi, il me calmait, il ramenait mon délire à des proportions modestes comparés à de bien plus grandes folies. Il me dit un jour : « Christo, tu te fais de la bile sur ton histoire, si je te racontais vraiment ce qui m’arrive avec une certaine entité qui prend possession de moi pendant des nuits et des jours sans discontinuer, tu comprendrais peut-être un peu, tu relativiserais ton problème. » Je parlais à l’image sympathique de Phil qui tenait son chat face à l’écran de l’ordinateur, je le remerciais, piquait un sommeil réparateur de douze heures, et puis me remettais au travail avec acharnement.

Marilyn a été à nouveau à deux doigts du suicide après le fiasco de ‘Cat on a Hot Tin Roof’, mais elle a tenu bon, elle a choisi de rester à New York, de prendre le temps de se reconstruire à partir des restes de son paysage intérieur dévasté. C’est à peu près à ce moment-là que je surgis dans son monde, que j’intervins dans sa réalité.

J’avais quitté Vegas et troqué le costume élégant des tables de casino pour une paire de jeans, de bonnes chaussures de marche et un trench coat, lorsque je débarquai à New York par un soir pluvieux de décembre, quelques jours avant Noël. 

Je me rendis immédiatement sur l’Upper West Side, devant un bel immeuble art déco donnant sur Central Park. Je m’annonçai au gardien de l’immeuble. Il prit son téléphone : « Bonsoir Madame Baker, un certain Monsieur Christo est ici pour vous… Oui, très bien, je le fais monter. »

Dans l’ascenseur je sentais mon cœur battre à toute vitesse. J’avais l’impression que mes jambes n’étaient plus assez solides pour me soutenir.  J’avais retrouvé la trace de l’idole brisée de l’Amérique. Qu’allais-je lui dire lorsque je me retrouverais face à face avec elle dans quelques secondes ?

(à suivre)


Cat on a Hot Tin Roof (La Chatte sur un toit brûlant), film de Richard Brooks, 1958 (d'après la pièce de Tennessee Williams), avec Elisabeth Taylor et Paul Newman.

Note de l'auteur : il n'existe pas de photo connue de l'interprétation de "La Chatte sur un toit brûlant" par Marilyn Monroe et Montgomery Cliff.

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