Occident (Rémi De Vos)


La scène : un ring de boxe sans cordes pour deux joueurs qui s’affrontent pendant cinquante-cinq minutes.

Le décor : un rideau, en imitation de papier peint bleu pour un intérieur ouvrier ou petit employé qui n’a plus été rafraîchi depuis les années soixante-dix, sépare les allées et venues des personnages ; et une chaise de cuisine sur laquelle l’un s’assied pendant que l’autre est debout, va et vient, bouge, fait du bruit, chante, danse, occupe l’espace étroit, empoisonne l’air qu’il respire de ses mots, de son ressentiment, de sa haine, de sa lamentable et pitoyable haine.

Deux accessoires à-priori insolites : un micro, une douche.

Deux types de discours qui vont alterner pendant le déroulement de cette pièce de théâtre: des dialogues, crus, vulgaires, orduriers, plats comme le degré zéro de l’abrutissement à force d’être assenés, obsessifs, répétitifs. Ce n’est pas du Céline, ce n’est pas du parler populaire stylisé, c’est le caniveau.

Des chansons aussi, un peu molles, un peu tristes, un peu pitoyables, de Michel Sardou, chanteur français connu pour ses positions droitières, ou bien justement, populaires, de celles que les hommes se racontent entre eux le soir au bistrot en vidant les chopes de bière : trois chansons, « Le temps des colonies », « Les villes de solitude », « Le France », vont scander le temps de la pièce comme si nous étions tout d’un coup transportés ailleurs, à l’Olympia, à l’Opéra, à l’Agora où le Chœur incarnant le destin, les dieux, parle à son tour, dit les mots d’un autre texte pour qui veut bien l’entendre, veut bien le comprendre.

Et l’on comprend pourquoi il y a un micro.
Et la douche, elle jouera son rôle à la fin.
Et le ring n’en finira pas de recommencer.

Mais, en attendant, il y a deux lieux : dedans, dans le ring de boxe, et dehors, d’où l’homme vient, revient, chaque soir, la jungle urbaine où il se saoule, elle-même dédoublée en deux autres lieux, deux bistrots, qui portent la dynamique du récit : « Le Palace », et « Le Flanc », qui disent un parcours dans l’espace social, une raison d’être, une politique, un contexte : racisme ordinaire, Front National.

Et deux races pour un affrontement qui monte, pour une dialectique de la violence, les « Yougoslaves », les « Arabes ». 

« Ce sont des hommes comme les autres » dit la femme. La femme a raison, l’homme le sait, mais c’est un mâle dominant, il ne supporte pas que sa femme ait le dernier mot.

Deux personnages, les voici, ils s’incarnent à présent, ils sont vivants, deux types bruts, entiers, du moins en apparence.

La femme : en vêtement de sport, le genre de tenue que l’on porte quand on n’a rien d’autre à mettre, car le décor l’a déjà annoncé, ce que nous allons voir, ce dans quoi nous allons être plongés pendant cinquante-cinq minutes, c’est une tranche de vie, une semaine dans la vie d’un couple d’une banlieue française ordinaire, très ordinaire, paupérisé, éjecté du circuit de la mondialisation, des affaires, des tendances, du cosmopolitisme.

La femme est fatiguée, les traits sont tirés, la bouche ne sourit plus depuis longtemps, les cheveux sont sales. Quelle est cette femme se demande-t-on, où est partie sa féminité, quels sont ses désirs, ses rêves piétinés. La femme a une voix douce, mais elle est capable aussi de cogner, de rendre coup pour coup, mais au-dedans d’elle la femme voudrait voir la mer, oh oui ! Elle ferme les yeux et d’un coup à l’évocation d’un autre lieu, d’un petit hôtel face à la mer, d’une chambre avec vue sur la mer, on entend le bruit des vagues, on sent l’iode, le vent du large sur notre visage, et on sait que cette femme pourrait être notre femme, notre mère, notre sœur, notre fille, elle nous dit comment sortir du cycle de la violence, elle pourrait nous dire « allons en paix face à la mer, notre Mère, écoutons le sac et le ressac, laissons nous bercer, hypnotiser, ravir, laissons-nous vivre. »

L’autre personnage, l’homme, le mâle dominant, agressif, lâche, blanc, gros, pitoyable grand bougre alcoolique qui traîne son vin mauvais et sa mauvaise conscience chez lui lorsqu’il rentre du bistrot : l’Homme, car il en faut un forcément, par la force il doit tenir sa position.

Il ne bat pas sa femme. Mais il voudrait bien la tuer. Mais il voudrait bien lui fracasser le crâne dans la baignoire : « Han ! Je te cogne ! Je te cogne encore et encore jusqu’à faire de ta tronche une bouillie sanglante que je jetterai aux chiens! ». Voilà ce que l’homme pourrait dire par amour dépité à sa femme.

Il voudrait bien lui faire l’amour, hélas pour elle, pour lui, pour eux, il n’en est plus capable, l’âge, l’alcool, le doute ; alors se met en place la chaîne fatidique, Freud l’a dit, Marcuse l’a dit, il y a une souterraine causalité qui relie la frustration sexuelle, l’agressivité, l’homosexualité masculine sublimée des bistrots et des mouvements de masse, « Third Reich, Heil ! », « Ku-Klux-Klan, Heil ! », car l’avenir appartient aux hommes, aux vrais, ceux qui savent qu’un « Yougoslave » c’est un homme comme les autres, certes, mais d’abord un « Yougoslave », un étranger, quelqu’un qui envahit nos places, nos bistrots, qui cogne les « Arabes », qui cogne le copain, le pote de l’homme saoul. Les hommes fomentent leurs minables putsch de Munich dans les arrières salles poisseuses des bistrots de banlieue. « Zich Heil ! »

Et c’est ici qu’opère le basculement au cœur de la pièce, l’Acte Deux de cette tragédie bouffonne, et dans la salle le public rit, il rit, mais il se trompe de genre, ce n’est pas une comédie, ce n’est pas une pièce pour rire, le public, s’il savait ce qui l’attend dehors dans le vaste monde, lorsque le spectacle sera achevé, mais il devrait pleurer, pleurer, car par lâcheté, l’homme a laissé faire, à laissé cogner son copain « Momo », l’Arabe, il a laissé son copain se faire tabasser par les « Yougoslaves », alors peut-être est-ce la honte, la culpabilité mal digérée, car il se fait du souci pour son pote, il téléphone à l’hôpital prendre de ses nouvelles, et l’on se dit que cet homme a un cœur, il a de la peine, il voudrait bien faire quelque chose, mais il n’ose pas, les mots lui manquent pour dire la peine, pour dire la honte, est-ce le courage, est-ce le regard de sa femme, est-ce, on ne sait quoi, nous ne saurons pas, jamais, le personnage garde son mystère derrière une façade de brute épaisse.

Et l’homme bascule dans l’hystérie d’un groupe, d’un clan, d’une horde à la recherche d’un drapeau, d’un code, d’une mission. « Nous sommes foutus » dit-il en substance après avoir finement analysé la situation géopolitique, il a compris que son combat était perdu d’avance, c’est une bravade héroïque, pour l’honneur peut-être, pour lever le coude avec les copains, sûrement.

La dialectique de la confrontation passe par les remugles de l’alcool : du « Palace » tenu par les « Yougoslaves », au « Flanc » tenu par les « Français blanc bleu rouge », le conflit qui est au cœur de cet homme tragique cherche son chemin violent. Il y a des coups, il y a des gueules qu’on tire, des menaces, le cycle de violence est enclenché avec la peur des représailles. Cet homme anonyme des villes de grande solitude fait ses classes en politique.

Le gros homme alcoolique s’exalte, la tête lui tourne, il semble même vouloir un court instant rebrousser chemin, mais c’est une illusion, car dans ce microcosme où ce sont des rats qui s’affrontent pour la joie perverse d’un manipulateur de laboratoire, la femme, l’homme, les français, les étrangers, le dedans, le dehors, tout le monde est forcé de recommencer la lutte, pour la survie au quotidien, pour la minable possession d’un quignon de pain, d’un bout de trottoir, pour le partage d’une nation, pour le vivre ensemble. 

Le temps est circulaire sur le ring, c’est un anneau, nous sommes spectateurs d’une apocalypse banale. Nous en sortons hantés. Est-ce nous même que nous avons observés, pris au piège comme des rats ?

On croit un moment que la paix est au bout de la route, là-bas face à la mer, dans un petit hôtel loin des bistrots, où le couple pourra peut-être se réparer.

Il n’en est rien. La semaine infernale s’achève sur les mêmes déchirements, les mêmes hoquets.

« Alors salope, je te tue ? »




« Occident » ou la mise en scène cruelle, pathétique, de la décomposition du couple, de la décomposition des valeurs, de la misère affective et sociale de ce que nous sommes, ou prétendons incarner, une civilisation, dite occidentale, que l’auteur Rémi De Vos, qui a fait les petits boulots, qui a observé la rue, les bistrots, avant de se mettre à écrire, raconte au ras des mots et des émotions.






« Occident », c’est une pièce écrite en 2005 par Rémi De Vos, auteur français né en 1963 à Dunkerque, publiée chez Actes Sud Papier en 2006, jouée une première fois au Petit Varia en 2011 (Bruxelles) et reprise au Théâtre Marni (Bruxelles), en décembre 2012, mais voilà, hier soir 15 décembre c’était la dernière représentation. La mise en scène était de Frédéric Dussenne, les personnages étaient interprétés par Valérie Bauchau et Philippe Jeusette (ils se sont bien amusés je crois), la production fut assurée par la compagnie de Frédéric Dussenne en partenariat avec le Théâtre du Rideau de Bruxelles.

Pourquoi la pièce était-elle jouée au Théâtre Marni et pas au Rideau de Bruxelles ? Parce que le Rideau est devenu un théâtre nomade, privé de lieu mais non point de sa liberté. Le Rideau est une institution culturelle de la vie théâtrale bruxelloise depuis soixante-dix ans, qu’il a fêté cette année, et il est devenu un théâtre sans domicile fixe après avoir été éjecté du Palais des Beaux-Arts. Son directeur Michael Delaunoy se bat pour faire réussir la saison 2012-2013. Passez le message, faites-circuler le mot, allez voir les prochaines pièces produites par le Rideau, renseignez vous ici.

Le théâtre à l’heure des coupes sombres budgétaires (annoncée mais finalement le ministère a fait marche arrière), à l’heure des plans d’austérité pour lesquels il paye en Communauté Française de Belgique depuis le début des années 2000, à l’heure du Nomadisme, demeure ce dernier carré de la liberté d’expression, ultime refuge du lien social à reconstruire sur les ruines de la mondialisation et de la communication globale de masse.

Une note personnelle : j’ai connu ce lieu, le « Marni » dans les années soixante ; à l’époque c’était une salle de cinéma populaire, nous habitions avec mes parents dans un trois pièces qui devait ressembler à celui évoqué par la mise en scène d’Occident, près des étangs d’Ixelles, mais pas le long des étangs occupés par de belles maisons de maître, non dans les petites rues aujourd’hui démolies par l’extension du Quartier Européen, j’étais un gamin timide, gauche, j’avais très peur je crois des voitures et des vélos, allez savoir pourquoi, et j’y suis allé plusieurs fois dans ce cinéma, j’y ai peut-être vu « Les Dix Commandements » ou « La Chute de l’Empire Romain », ou encore « Spartacus ». J’en suis à peu près certain, j’ai retrouvé des traces sur Wikipédia de la programmation ancienne de ce cinéma, et lorsque mes pas m’y ont conduit hier soir pour assister à la dernière représentation d’Occident, j’ai dit tout de suite à mon épouse « je suis déjà venu ici, il y a longtemps, c’était une salle de cinéma. » Je vous parle d’événements qui se sont déroulés il y a près d’un demi-siècle. J’ai la mémoire longue, faut croire.



Commentaires

  1. Je viens de voir la pièce, en une autre mise en scène, au festival de théâtre "VO en Soissonnais". Un couple uni, non pas par l'amour/amitié, mais par la détestation : c'est un liant aussi puissant.
    La femme a une langue, et gagne à chaque fois sur son homme, buté sur sa force corporelle qu'il ne peut pas utiliser contre sa femme. Dominé par elle, il cherche une exutoire physique dans la violence politique.

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