Paris VI - Au plaisir de ces Dames


27 décembre

Quelle est la devise du Panthéon ? « Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante », ou bien « … la République reconnaissante » ?
L’Hôtel des Grandes Ecoles où nous logeons, de quand date-t-il ?

Au Musée du Moyen-Age (Cluny), dans la rotonde de « La Dame à la Licorne », je vis une expérience sensorielle intense, seul, entouré des six grandes tapisseries vermeilles, j’y reçois le don du goût, de l’ouïe, de la vue, de l’odorat et du toucher, et, apothéose des sens, celui de l’entendement, de l’intelligence du cœur qui vient, peut-être, du renoncement aux sens, à moins que, comme l’indique la bannière de la sixième tapisserie, il ne s’agisse de l’abandon « A mon seul désir », mystique médiévale sublime, au milieu du jardin d’amour, du bestiaire et de l’allégorie, sur laquelle se tiennent les personnages de la Dame, la Suivante, le Lion, la Licorne ; en quête du libre arbitre enfin, une des plus belles interprétations proposées pour ce chef-d’œuvre, découvert par l’écrivain Prosper Mérimée en 1841 au Château de Boussac.


"A mon seul désir", sixième tapisserie de la série "La Dame à la Licorne", Musée du Moyen-Age, Cluny, Paris

A la librairie « Shakespeare andCompany », une autre rencontre improbable à l’étage de ce « bookstore » mythique, dans la « Reading Room » qui contient les trésors collectés par Sylvia Beach, la fondatrice, et les livres personnels laissés aux fil des temps par tous les écrivains, célèbres et moins célèbres, qui sont passés par là, dans cette « Reading Room » accueillante, avec ses deux lits pour y héberger les poètes nécessiteux, entre une famille suédoise dont le père doit être un musicien accompli, il joue des pièces du Clavier Bien Tempéré de Bach sur un vieux piano droit, et à côté de nous, un couple de jeunes chinois amoureux de littérature anglo-saxonne, le garçon est plongé dans sa lecture d’un livre usé, usagé, aucun des livres de l’étage n’est à vendre, confortablement assis dans un fauteuil en cuir avachi, pendant que sa compagne envoie des texto sur son iPhone à la vitesse de l’éclair, ce sont des idéogrammes, je peux voir les caractères à l’écran, et que Marie assise à côté de moi sur un de ces deux lits protégé par un couvre-lit rouge, est plongée elle aussi dans une lecture, les souvenirs d’Hemingway à Paris, et moi, mon cœur est prêt d’éclater d’émotion ; de tels moments uniques, ah, irremplaçables, où tu sens passer les ombres amicales et souriantes de ceux qui sont venus ici avant toi et qui ont partagés la même ferveur : James Joyce, Ernest Hemingway, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Paul Auster…
La conversation s’engage (en anglais), je m’arrête d’écrire. Les deux filles du couple suédois sont assises sur le second lit, sur le côté gauche de la pièce, deux adolescentes qui visitent Paris pour la première fois ; l’une d’elles demande ce que j’écrivais dans mon carnet, délicieuse sensation d’avoir été pris « sur le fait », je réponds « mes impressions », Marie ajoute « my husband likes writing », on lie connaissance ; le père est en effet musicien professionnel à l’Orchestre symphonique de Göteborg, l’allure jeune, grand, mince, cheveux gris, petites lunettes rondes, l’air d’un intellectuel, très sympathique ; les chinois eux étudient, « post-graduates » aux Pays-Bas, on échange même quelques mots en néerlandais avec le garçon qui se débrouille un peu dans cette langue, lui il étudie « International Business » à Maastricht, elle « Marketing » dans le nord de la Hollande ; tout deux viennent de Nankin, ils adorent l’Europe (je les comprends), et voudraient bien y rester à la fin de leurs études, car « c’est très pollué, l’air, l’eau, chez nous, et il y a beaucoup, beaucoup de monde ». Pour le garçon de Nankin, une ville comme Göteborg en Suède est « un village » car fait « à peine » cent mille habitants. La discussion roule sur ce que des touristes s’échangent le plus souvent quand ils se croisent, qu’avez-vous visité, depuis quand êtes-vous là etc... On évoque naturellement l’endroit où nous nous trouvons, cette librairie anglaise au cœur du Quartier Latin qui est comme un bout d’Amérique, d’Angleterre, d’Irlande, à Paris. Je repense à Joyce qui m’accompagne depuis la veille et la découverte inopinée de la plaque commémorative juste à côté de notre hôtel, et puis je repense à cette œuvre « Ulysse », en particulier le long monologue final de Molly, l’épouse de Leopold Bloom dans le livre, et dans la vraie vie, ce personnage est inspiré par Nora, l’épouse de Joyce, comme je l’ai découvert quelques minutes auparavant au rez-de-chaussée de la librairie en feuilletant la biographie qui lui a été consacrée par Brenda Maddox, et je repense à l’importance que ce livre, et ce chapitre final en particulier, jouent pour moi depuis quelques temps, car ce roman « Ulysse », c’est non seulement à côté de l’endroit où je dors ces jours-ci qu’il a été finalisé, mais c’est ici également, chez « Shakespeare and Company » qu’il a été édité par Sylvia Beach, la fondatrice de la librairie, en 1922, et non seulement ; mais Marilyn Monroe était obsédée aussi par ce livre et ce monologue de Molly, et du coup, moi, écrivant sur Marilyn, ou avec elle, à travers elle, aussi, suis-je habité par la même obsession, la même pulsion à vouloir dire la femme à travers son corps. Les Suédois évoquent une scène d’un film romantique qui se déroule à l’endroit même où nous parlons, les retrouvailles neuf ans après une première rencontre, de deux personnages, Jesse and Céline, qui se cherchent, se trouvent, se perdent, se retrouvent, dans « Before Sunset » qui se déroule à Paris, suite de « Before Sunrise » qui se passe à Vienne, tourné neuf ans auparavant en temps réel. Idée originale de Richard Linklater, le réalisateur qui fait vieillir ses acteurs, Ethan Hawke et Julie Delpy, au même rythme que les personnages qu’ils incarnent. Nota Bene : le dernier volet de cette trilogie étalée sur dix-huit ans de vie réelle sortira en 2013, « Before Midnight », les personnages se retrouvent en Grèce où – je l’espère, ils ne se quitteront plus jusqu’à ce que la mort les sépare.
Et la mort en effet, qui trouve toujours à se placer, car après l’évocation de ce souvenir des films qu’ils ont vu et que Marie et moi ignorions, la conversation roule à l’initiative du garçon de Maastricht, qui est de Nankin sur les rives du fleuve bleu, le Yang-Tsé de légende, sur un autre film, inspiré par l’écrivain suédois Stieg Larsson, « The Girl with the Dragon Tattoo » qu’il ne faut plus présenter. Et nous apprenons que l’auteur, peut-être épuisé par le travail énorme de la trilogie « Millenium » dont il ne verra pas le succès planétaire, âgé de cinquante ans à peine meurt d’une crise cardiaque alors qu’il allait épouser Eva, sa compagne de longue date, et que ce décès, qui irrigue d’un coup une gloire qui se compte en millions de dollars, n’ira pas au bénéficiaire légitime de sa vie, Eva, mais à d’obscurs ayant-droits légaux, déclenchant une bataille juridique, dont il semble qu’on parle beaucoup en Suède. Ironie, cruelle ironie, à mon retour de Paris, je découvre ce matin, via la page Facebook de la librairie « Shakespeare and Company » le compte-rendu d’une lettre adressée par Stieg Larsson à Eva, qu’il lui écrivit lorsqu’il était âgé de vingt-deux ans, et qui n’a été ouverte et lue qu’après sa mort, à sa demande : « Everything comes to an end ».


Déjeuner au « Grenier de Notre-Dame », restaurant végétarien depuis 1978.
Repos en fin d’après-midi au « Café de la Paix », boulevard des Capucines, à côté de l’Opéra Garnier.
Passage par le grand magasin désaffecté de « La Samaritaine », chancre urbain inhabituel à Paris, en bord de Seine. Une affichette de la Mairie de Paris explique le projet de rénovation prévu fin 2015 avec un hôtel et un ensemble commercial.
Folie des grands magasins ! Que du monde boulevard Haussmann ! La foule se presse pour admirer un petit bout des vitrines de Noël des Galeries Lafayette décorées par la marque Delvaux, très décevantes je dois dire. Ce qui n’est pas le cas, jamais, de l’intérieur des Galeries Lafayette, coup de cœur renouvelé pour la Coupole, et cette année, le sapin habillé par la cristallerie Swarovsky est une pure merveille.
La Coupole des grands magasins du Printemps où nous passons ensuite paraît bien pâle en comparaison, mais c’est normal, elle n’est pas éclairée.
Le soir, rue Mouffetard, boutique de fringues gothique, néoromantique. Marie a un coup de foudre pour un manteau mi- long en velours noir qui lui va très bien. Cadeau !
Dîner au ‘Pot de Terre’, rue du ‘Pot de Fer’ perpendiculaire à « la Mouffe ».


Crédits: Sapin Swarovsky, Coupole des Galeries Lafayette, Paris, décembre 2012
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Le soir j’ai rédigé cette note directement sur Facebook. La voici, remise à sa place, dans ce journal :

C'est ici que ça se passe: 75 rue Cardinal Lemoine, Paris 75005 (rive gauche), à deux pas du Panthéon, de la Sorbonne, du Musée de Cluny et de sa magique 'Dame à la Licorne', des Jardins du Luxembourg, de la rue Mouffetard et de ses restaurants savoyards; en face du 74 rue Cardinal Lemoine où Hemingway a vécu, à côté du 71 de la même rue où Joyce a vécu (et achevé Ulysse, c'est-à-dire le monologue de Molly Bloom, c'est-à-dire un des plus beaux hommages qu'un homme ait écrit pour sa femme, il s'agissait de Nora Joyce en l'occurrence), pas trop loin de Shakespeare and Company quai de Montebello... où Sylvia Beach qui croyait en Joyce publia Ulysse, et de tant d'autres choses que j'ignore pour l'instant, mais que dire de plus, cela n'a pas d'importance, c'est Paris, c'est le Paris que j'aime et sans lequel je ne pourrais vivre, c'est une partie de cette ville, en moi, pour moi, peut-être, écrite pour une rencontre, une vie comme une roman, chaque jour un épisode d'une vie à inventer, une immense affaire de mots et de livres qui habitent la ville dans laquelle un moi citadin pour l'éternité, déambule, erre, cherche, découvre, des bouquets de fleurs passées d'une génération à une autre, pour un amour qui n'a pas de limite, celui de la littérature, car sinon, rien n'a d'importance.


James Joyce avec Sylvia Beach, à la librairie Shakespeare & Co. Paris, 1920

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