Théâtre Muet


La scène : un homme, ou une femme, jeune ou vieux, moche, beau, au choix du metteur en scène, mais un acteur assis et rien autour de lui, il rumine des pensées. Toute la difficulté consiste à les incarner sans parole mais on peut jouer sur la télépathie naturelle des spectateurs et leur faire entendre la folie du personnage. Au fur et à mesure, d’autres acteurs apparaissent ailleurs sur la scène qui était dans l’obscurité, éclairés par un spot puis se lancent dans le monologue qui résonne quelque part en nous directement. Il y a une grande liberté d’interprétation.

n  Il y a bien eu des films muets, pourquoi pas du théâtre muet, pas du spectacle en musique ou avec du bruit sans paroles, mais je veux dire du muet, du vrai, des gens qui font semblant de parler sans qu’un son sorte de leur bouche, ce n’est pas qu’on soit sourds, non, c’est qu’ils sont muets, mais il ne parlent pas non plus le langage des signes ; le théâtre muet serait en somme une scène où les acteurs jouent à l’expression et dans lequel un figurant montre de temps à autre des cartons où sont écrites les répliques, un figurant ou mieux encore, un bandeau électronique ou une diapo projetée sur le fond de la scène. Un théâtre muet pour quoi faire direz-vous, mais justement, pour l’essentiel, dire l’essentiel qui n’est pas affaire de mots (des vilains mots) qui sortent d’une bouche (associez librement) : bouche d’égout, trou du cul, une bouche à nourrir, à mourir, une bouche qui rie, qui pleure, qui crie, qui hurle, qui jouit, rarement, mais une bouche à mots, cela ne fait pas sérieux, une bouche n’est pas une porte de sortie pour des récitants armés de gros dictionnaires, à la rigueur une bouche, on l’embrasse, et elle dit « oui » ou « encore », voilà ce que j’appelle une bouche muette. Le théâtre muet est le vrai, le grandiose théâtre de l’être qui fait bouger les acteurs, tire leurs ficelles, marionnettes vivantes mais muettes, qui a déjà vu une marionnette parler, on le sait bien, c’est un truc pour épater les gosses, les petits, il y a quelqu’un qui souffle les répliques. Voyez, cela existe depuis longtemps, il suffit d’adapter un peu et on crée un nouveau théâtre. Mais les textes demandez-vous à raison, un théâtre sans texte, cela ne va pas. Le texte est l’arrière-plan, les cartons qui défilent, ou n’importe quoi qu’on invente pour souligner l’action, cela pourrait-être aussi bien un livre ou un guide audio qu’on donne à lire, écouter, aux spectateurs, lecteurs de la pièce. Avant-garde théâtrale, il y a mieux encore, le texte est écrit par les spectateurs auxquels on demande gentiment de remplir une fiche de lecture. Tout peut s’écrire, il suffit de l’inventer, mais le dire, c’est la grande affaire, c’est pour cela que l’armée, on disait avant, la « grande muette », celle qui obéit à tout. Un corps est fait pour obéir, ainsi d’un corps d’armée, ainsi d’un corps habité par un acteur, le corps obéit et se tait, il joue sa partie de la pièce sans poser de questions, il fait semblant de parler pour la frime, car il faut bien un peu de jeu mais c’est un corps de garde où les plaisanteries sont crues comme la viande de cheval bonne pour la boucherie. Un théâtre muet n’efface pas toute cette sauvagerie, il en faudrait beaucoup. Bon, va pour l’idée, mais ce n’est pas un spectacle de danse sans rythme ou musique non plus, la musique pourrait être improvisée au piano comme dans les salles de muet, de films muets, il peut y avoir de la musique, et fichtre, de la bonne, du ragtime, ou alors de la musique répétitive, minimaliste, c’est très moderne, cela renforcerait le côté avant-gardiste du concept. Donc, je vous condamne à, je voulais dire, je vous commande quoi, l’écriture d’une pièce pour théâtre muet, je vous donne le sujet aussi, juste un guide, « Les ruines de l’Abbaye bénédictine du Mont-Cassin après le bombardement allié du 15 février 1944 » ou bien « La première du Sacre du Printemps par les ballets russes au théâtre des Champs Elysées en 1913 », ce sont des sujets qui vous laissent une grande liberté de parole. Le texte vous le crachez, on va le découper en bandelettes qui seront mélangées et une main innocente, un enfant dans la salle, ira piocher les languettes de mots, ou plus élaboré, un système à boules numérotées comme à la loterie, sous le contrôle d’un huissier de justice pour éviter la triche, car toutes ces précautions s’expliquent aisément : un théâtre muet ne doit rien laisser au hasard et être entièrement à la merci du hasard. Nous n’avons pas le souci de concordance entre les mots et les choses qu’ils désignent puisque nous sommes au-delà de la parole, déjà habillés des vêtements neufs de l’Etre qui écrit.

n  Avec ça l’action n’avance pas beaucoup, on peut la jouer façon Chaplin ou Harold Lloyd, un théâtre physique sans être forcément acrobatique, ce n’est pas un cirque avec des faiseurs de tours de magie, des hommes canon, des lions, des clowns, c’est du sérieux un théâtre muet, du théâtre quoi, de la gabardine sérieuse aurait dit Céline, c’était il y a longtemps.

n  Moi, je me lève, je vais devant les spectateurs, et derechef m’incline, invite l’un ou l’une d’entre eux à monter sur scène.

n  A vous de parler.


RIDEAU

La scène : le public est au milieu de la scène ou alors les projecteurs éclairent le public, l’acteur regarde le spectacle, applaudit.


Credit: le théâtre muet d'Ariane Mnouchkine

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