Sunday, 6 January 2013

Clara


« Me voila piégé ! » me suis-je dit, parler de soi, pour de vrai, avec un vrai souvenir ; il ne s’agit plus de tourner autour du pot, dans la fiction, les personnages, tout ça un peu, beaucoup, inventé, mais de se jeter sur la table d’écriture, ici et maintenant, de se découper, non pas un bras, une jambe, mais des souvenirs – se découper des souvenirs, à la plume, cela demande de la délicatesse, du savoir-faire et la première fois que cette plume fore dans la pâte friable des souvenirs, ce sablé ne va-t-il pas s’émietter sur la table ? Alors je dois choisir avec soin, et c’est là que le drame commence.
« Twin Peaks » passe en musique de fond, ambiance. Oui, feutrée, c’est cela qui convient bien à ces « premières fois » qu’il s’agit d’extirper avec le doigté du chirurgien.
Parlons-en justement du chirurgien, ou plutôt de l’obstétricien, le jour de l’accouchement de ma femme, le jour de la naissance de Clara. Ce gynécologue était une femme, je me rappelle vaguement son visage, bien entendu je l’avais déjà rencontrée auparavant lors des séances de préparation à la « délivrance ». Elle était blonde ou brune ? Disons blonde, mais j’étais un peu dans les vapes, vous comprenez, nous nous étions réveillés vers une heure ou deux du matin, le taxi, la maternité César de Paepe dans le centre de Bruxelles, à quel étage ? Je ne me souviens plus, mais je vois assez précisément cette salle où la naissance de notre fille allait se passer. Marie avait demandé une perfusion d’antidouleurs pour le travail d’accouchement. Ils étaient à combien dans la salle d’opération avec nous ? « Beaucoup » : c’est ce qui me vient à l’esprit, en fait je ne sais plus, cela demande des d’efforts, ce sont des détails peu importants.
Est-ce que je me tenais à l’écart ou bien est-ce que j’aidais activement à la naissance ? « Allez, pousse ! Pousse chérie ! » J’ai dû prononcer ces mots, c’est plausible, mais c’est un peu caché dans le brouillard.
— Bon, cher C., vous ne vous foulez pas beaucoup jusqu’à présent.
— Certes, je garde le meilleur pour la fin…
— Ah, quand même !
— Le souvenir inoubliable, absolument écrit au burin, dans le marbre, stèle ! Oui, il y en a un.
— Et alors ? Et alors ?
— Pas si vite…
Je repose le décor : une grande chambre dans la pénombre, les rideaux tirés. Je devinais le Soleil naissant qui gonflait ; la délivrance arriva bien après le lever du jour, 12h37 exactement (ça, c’est ma femme qui me l’a rappelé). A mi Novembre le Soleil n’est pas très généreux, mais il était là à nous observer derrière les tentures, à me faire sentir, enfin, une douce chaleur ; il a fait beau cette matinée de Novembre, le ciel était clair, j’en suis absolument sûr, c’était un bon signe, je le savais, pour Clara ! Pour ma fille !
Quatre personnes autour du lit de Marie : une autre sensation qui vient c’est la masse des draps blancs et l’agitation sur le lit, des bras, des jambes, des tuyaux, des machines, du bruit, des paroles, j’ai bien du mal à me rappeler les détails de ces longues heures de travail difficile. Que c’est difficile une naissance !
Mais le dénouement va arriver. Car je vois à présent la tête du bébé en train de sortir, et j’ai l’impression que c’est parti très vite – ou bien j’ai eu une absence – mais voila comment les choses se sont passées à partir de là : je vois un petit corps rouge qui est présenté à ma femme, encore attaché par le cordon ombilical. Il crie, certainement, et voici le moment magique ! Le cordon est coupé, c’est ici que j’interviens activement, l’enfant m’est présenté, je vais lui donner son premier bain ; c’est inouï savez-vous la force qu’a ce souvenir, il m’ébranle toujours, je tiens l’enfant dans mes bras, c’est ma fille, elle a les yeux grands ouverts pendant que je la tiens à trente centimètres de mon visage, elle me regarde… elle me regarde avec ses grands yeux, silencieuse, attentive… Unique !
Et Marie heureuse, au-delà de la douleur, oubliée, apaisée, me dit avec un grand sourire : « Oooh ! Elle a ton nez ! ».


Clara & Mister Woody, photo de l'auteur - décembre 2012

Note: séance d'écriture auto-biographique, atelier d'écriture du 15 novembre 2011

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