Sunday, 27 January 2013

Isabelle H. lit Justine & Juliette


Note prise sur mon portable juste avant le spectacle, Bruxelles, Palais des Beaux-Arts
Justine. Juliette. Les infortunes de la vertu. La prospérité du vice. Isabelle Huppert lit Sade. Ce soir, aux Beaux-Arts. Un quart d’heure de retard. Problème technique. Nous patientons au bar. L’occasion d’observer. Les gens. Ils ne doutent de rien. Pourtant, l’enfer va s’ouvrir pour eux dans quelques minutes. Portée par la voix d’Isabelle dans le double monologue antagoniste du destin des deux sœurs, le scandale absolu viendra par les mots ; toujours par les mots et le verbe vient le scandale, le vice ou la vertu n’existent pas à l’état de nature. La langue parlée, la langue écrite, créent la chose innommable qu’au nom de la morale on ne veut point entendre.

Allons Isabelle, viens, assois-toi dans ce fauteuil blanc dix-huitième, montre-toi, assois-toi, lit, meurt, triomphe, ta voix sera-t-elle vice ou vertu, poison ou nectar ? Combien de morts ce soir, le cerveau explosé par ta lecture assassine.
Diamant noir, Isabelle Huppert entre en scène.
Applaudissements. Silence.
Viens, viens !

Note prise après le spectacle.
Non, pas diamant noir, je l’imaginais telle, quelques minutes avant son entrée en scène, l’influence de la photo N&B, l’affiche du spectacle, mais petite fille dans sa belle robe à motifs ambrés, la chevelure dénouée, châtain à reflets roux, d’une belle prestance sur ses talons hauts, Isabelle H., le texte en main, se place face au public un peu anxieux qui l’attend, première mondiale

elle est là, enfin, je la vois de la première rangée des corbeilles, juste un peu trop loin pour lire ce visage tellement connu, je voudrais pouvoir te lire pendant ta lecture Isabelle, oserais-je demander la paire de jumelles de théâtre que Marie a emmenée avec elle, je n’ose pas : il ne faut pas bouger, ne pas déranger, mais respirer, oui, respirer calmement, écouter la voix, sa voix, dans le calme

ce qu’hélas des salves de toux sèches, nerveuses brisent par rafales intempestives pendant toute la durée de sa lecture, passons, oublions l’expression de ces corps qui n’osent pas communier, qui résistent, qui toussent, disent leur désaccord, leur lutte, qui ne peuvent pas s’empêcher de laisser entendre ce que la voix pousse dans l’ombre, refoule dans les ténèbres, la toux est-elle symptôme du refoulé, et quand bien même, le refoulé est à sa place ce soir, la voix d’Isabelle le met en scène par sa présence, son corps, ses inflexions de voix, de tons, de rythmes, sa prosodie naturelle, et parfois, un rien théâtrale, juste un soupçon

car Isabelle, oui, tu es sous les feux de la scène, une lumière bleue, froide, coupante, te tombe dessus pendant que Justine tremble, livre le récit de ses infortunes

car Isabelle, oui, tu es sous les feux de la scène, une lumière orangée, chaude, enveloppante, t’inonde de la tête aux pieds pendant que Juliette exulte, triomphe, domine, livre le récit de ses prospérités

Sade, sinistre, anti-lumière Sade que je n’aime pas, non, je ne t’aime pas, ta complaisance à décrire le crime, ce ne sont que des mots, oui, mon surmoi rigide frémit quand les mots interdits traversent comme des balles de fusil les défenses érigées par mon éducation ou ma nature

peu importe, mais ce soir, j’apprends à apprécier, aimer serait trop fort, tu ne le mérites pas, je ne célèbrerai pas ta renommée, mais je te respecte maintenant, mieux, « divin marquis », car tu dois cette reconnaissance à Isabelle H., l’étoile, qui prête son corps, sa voix, à ces mots que tu écrivis, embastillé, prisonnier, tes livres publiés sans mention de nom d’auteur, tes œuvres clandestines, imprimées en Hollande, il paraît que toute ta vie, marquis, tu as nié être l’auteur de ces romans qui te valurent pourtant une postérité très posthume, tu as du attendre longtemps, le début du vingtième siècle, les surréalistes, ton éditeur courageux, Jean-Jacques Pauvert, un procès, la consécration enfin, lorsque tu entras dans la Bibliothèque de la Pléiade, Sade à la Pléiade, mais je n’aurais pas réalisé l’importance extrême de la littérature libertine du dix-huitième siècle si tu n’y étais pas, et j’ai relativisé qui tu es, mais d’autres se sont occupés de ton cas, ce n’est pas ton cas qui m’intéresse

c’est la voix d’Isabelle, une présence, soixante-quinze minutes à lire, à jouer à deux voix, devant ce public, un peu anxieux, attentif, c’est pour cela que je suis là, attentif car parfois tu lis un rien trop vite, mais c’était au début, peut-être devais-tu aussi t’habituer à ton public, à cette salle du Palais des Beaux-Arts, et ce qu’on en dirait, une première mondiale alors, c’est du sérieux

Isabelle n’est-elle pas la dernière des étoiles du cinéma français, et quelque peu mondial, d’une époque révolue, en noir & blanc

les discours sur le vice, la vertu, la pédagogie du mal, tu les lisais d’une voix plus monocorde ; les aventures des deux filles, les rencontres, la naïveté de Justine qui l’entraîne dans les pires situations, la bonté est le plaisir de Justine, pourquoi aurait-elle besoin de la reconnaissance de ses ravisseurs pour la délivrer du mal, elle n’a que ce qu’elle mérite, les remontrances de Juliette, l’apologue du crime, de l’état de nature, et de l’état des hommes où les forts écrasent les faibles, le terrain d’une morale nouvelle, tu t’animais, marquais la pause, syncopait

je t’applaudis Isabelle et je maudis Sade qui a eu raison, sa morale a triomphé partout, la société est devenue machine à plaisir et à torture, l’homme n’a jamais cessé d’être un loup pour l’homme, il a mis bas les masques et tout est dit

Juliette : Je ne crois de mal à rien, je suis convaincue que le crime sert aussi bien les intentions de la nature que la sagesse et que la vertu. J’aime mes vices, j’abhorre la vertu ; je suis l’ennemie jurée de toutes les religions, de tous les dieux ; je ne crains ni les maux de la  vie, ni les suites de la mort ; et quand on me ressemble, on est heureux.


Isabelle Huppert lit Sade - Photo pour le spectacle - Bruxelles, 27.01.13


Dans tous les événements de la vie qui nous laissent la liberté du choix, nous éprouvons
deux impressions, ou deux inspirations : l’une porte à faire ce que les hommes appellent
la vertu, et l’autre à préférer ce qu’ils appellent le vice. C’est l’histoire de ce choc qu’il faut
examiner...
(Sade)

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