Sunday, 13 January 2013

Je rentre d'Orient


Les pages du matin

Samedi matin, arrivé tôt devant La Licorne, en ait profité pour débrouiller vingt minutes autour d’un petit déjeuner chez… (trou de mémoire, endroit connu sur la Place St-Pierre). 

Intéressants les oublis, les trous, trappes et farces de la mémoire, je connais ses jeux et ses détours, mon amie, mon ennemie, ma mémé-moire, mes balbutiements du matin, du midi, du crépuscule à l’aube, enrobés de figures, nombreuses, et pas seulement de style, mais des figurants, ombres, silhouettes découpées dans du papier, « Monsieur, je vous tire le portrait au ciseau, en soixante secondes, dix euros, top chrono ! », sur les escaliers de la Butte, sur la Place du Tertre, à Montmartre de mes amours, de mes idées fixes, rue Girardon 4, cinquième étage, rue Lepic 98, et d’autres lieux encore – mais tous figurants, figuration, personnages d’un théâtre de faux-semblants, de dupes ; et ainsi vais-je de simulacre en masques, d’ombres chinoises en souvenirs, du crépuscule du matin au crépuscule du soir, de château en château, dans des jeux, des lapsus, des trous, des élapses, des relapses, des flash, flish, plic-ploc. Mais il ne pleuvra pas aujourd’hui – ciel d’hiver comme je les aime, bleus blancs, bleus froids. Et dans la Licorne, tiens la « Dame à la Licorne », ah oui, elle m’a beaucoup inspiré récemment, agréable souvenir, une connexion, reconnexion, réseau, attention, arrêt du flux annoncé dans quelques secondes, ultime crash verbal, mes mots se bousculent, close la période, la phrase, enfin.

Dès qu’elle se met à voler, à virevolter, voguer cette parole, ces écrits, cela ne m’appartient plus tout à fait, le paradoxe du lecteur complice, il écrit à son tour, se fait passeur, passage, je le sais, le monde est un livre, ou une infinité de livres, encore une de mes obsessions, mes récurrences, mes itérations tirées du fil rouge de la tapisserie de la Notre-Dame à la Licorne, et c’est ainsi que la vie devient plus belle. Oh mon Dieu, donnez-moi la force d’écrire ma page quotidienne !

Céline, mais bon sang, pourquoi Céline !

Son style, cinq fois de suite s’il le faut, c’est une excellente raison, cette manière de faire de la dentelle avec ses phrases. Son humour. Ses aventures, héroïques, bouffonnes, tragiques, ses personnages, à commencer par lui-même ; vrai-faux, menteur, hâbleur, vrai, tellement vrai, Lucette, Le Vigan et Bébert le chat. Sa noirceur, pas de l’outre-noir, son pessimisme, et puis, accessoirement, une mauvaise raison, parce qu’il est maudit, qu’il a mauvaise réputation.

Une rencontre avec Céline

« Bonjour Céline, où préférez-vous que je vous appelle Docteur Destouches ? Oui, non ? Voilà, on peut commencer si vous voulez.
            Je suis fasciné par votre méthode, la construction de vos récits, de vos livres, tous ces feuillets suspendus par des pinces à linge dans le fouillis de votre bureau que Toto, le perroquet s'amusait à mordiller, et vous le laissiez faire, et vous dites aussi que vous avez réécrit dix fois la même page.
            En somme, c’est la question de votre musique. D’où vient-elle ? Comment la retranscrivez-vous ? Où est la partition ? La dentelle du langage, cela ressemble à du langage parlé, mais ce n’en est pas, ce mélange d’argot, de langue populaire, et savante, et vos tournures de phrases un peu précieuses, entre dix-huitième et quartiers du vieux Paris, Courbevoie, la Seine, le Passage Choiseul, Clichy, et puis la Butte, et puis … après un long détour par l’Allemagne, le Danemark, Meudon. Quel est le secret de votre style ?
            Les idées, les théories, vous l’avez dit, c’est du lourd, de l’ennuyeux. Ce que vous aimez, la danse, et les danseuses ! Vous avez fait danser le langage ; les idées, c’est bon pour l’Académie des Zartzélettres, votre invention, c’est la musique, le rythme, les sonorités, les éclats et les silences. On a beaucoup jasé sur vos trois points de suspension. C’est ce qui résume le mieux la question du style je crois, atteindre la limite de l’écrit, du dicible, caresser le silence, se rapprocher du noyau de la nuit d’où sort la création, capturer cette musique que nos oreilles n’entendent pas.

C’était tout pour aujourd’hui.
Merci Monsieur Céline. »


Louis-Ferdinand Céline à Meudon, 1959
-----------
notes rédigées en atelier d'écriture "S'Orienter 2" - 12 janvier.


No comments:

Post a Comment