Je pars pour le Brésil


Un voyage, c'est aussi une découverte de mots, de phrases, d’un langage neuf, d’un style, et de livres.

Eu escrevo para você de um país distante. Non, je n’en suis pas là, mon portugais est encore très rudimentaire.

Quand le voyage a été décidé, j’ai plongé dans quelques livres que le hasard des rencontres avait mis entre mes mains. Les poètes ont l’art du raccourci, je débutai mon périple avec Blaise Cendrars, qui en avait vu des pays et inventé un style bien à lui : « Le Brésil, des hommes sont venus », avec les photographies de Jean Manzon est une manière de guide de voyage, publié en 1952 et devenu depuis lors introuvable, réédité en 2010, il tient facilement dans la main, je l’emporterai sans doute avec moi.
Qu’allais-je lire après le poète ? Les sociologues sont arrivés, difficile d’ignorer Gilberto Freyre, qui, avec « Terres du sucre » ou le monumental « Maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne» traduit du portugais en français en 1952 et publié dans la légendaire collection « La Croix du Sud » chez Gallimard, est le spécialiste de l’histoire de son pays, mais le livre m’impressionne, gros pavé de cinq cent et quelques pages, réédité dans la collection « Tel », pas pratique, imprimé en petits caractères, je vais y picorer des phrases qui me donneront l’air d’en connaître un bout sur la question, et pas plus. Avec Gilberto Freyre, c’est le Brésil du Nordeste qui se donne à lire dans une langue savoureuse et savante, car lire Freyre n’est pas ennuyeux le moins du monde, ce qui ne me paraît pas être le cas des « Tristes Tropiques » de Claude Lévi-Strauss ; l’anthropologue talonne le sociologue de près, mais avec ce livre, Claude Lévi-Strauss a rédigé un livre, fort savant, et aussi très personnel, un récit de ses expéditions mêlé à des considération sur l’ordre des choses, le tout dans une langue française fort belle, classique, mais me semble-t-il, qui manque un peu d’âme. J’ai déjà essayé de le lire dans ma jeunesse, je n’y suis jamais arrivé. 
Un des livres sur le Brésil - dont j’ai formé un petit rayon dans ma bibliothèque, qui me touchent le plus pour des raisons personnelles, et qui n’est pas au dire des spécialistes, le mieux documenté, ou qui est le plus daté, est l’apologie que lui consacra le grand écrivain de langue allemande Stefan Zweig « Brésil, terre d’avenir ». Comme on le sait, Zweig a mis fin volontairement à sa vie au Brésil dans les derniers jours de février 1942. J’ai toujours trouvé curieuse l’association entre ce livre, un des derniers qu’il rédigea, hymne optimiste, vision d’un futur où il devinait à juste titre la place que ce pays allait prendre dans le monde, et la fin tragique de son auteur, en apparente contradiction avec l’idée d’espérance dont il s’était fait le chantre, comme si lui, l’Européen cosmopolite par excellence, jeté hors d’Europe par le nazisme, ne pouvait pas s’identifier avec le destin collectif d’une nouvelle patrie d’adoption. Je cite le début du livre que j’aime beaucoup : Pendant des milliers et des milliers d’années le gigantesque continent brésilien, avec ses bruissantes forêts d’un vert sombre, ses montagnes et ses fleuves, et la rumeur rythmée de la mer, était demeuré inconnu et innomé. Soudain, le soir du 22 avril 1500, on vit briller à l’horizon des voiles blanches : des caravelles pansues, la croix rouge du Portugal sur les voiles, s’approchent et, le lendemain, les premières chaloupes abordent la rive étrangère. Je crois voir le début d’un film d’aventures.
Il me faut encore citer le « Dictionnaire amoureux du Brésil » de Gilles Lapouge, publié en 2011 chez Plon. On connaît le principe des livres édités dans cette collection, un auteur rédige un dictionnaire sur un thème ; le plus souvent il s’agit de livres consacrés à un pays, qu’il passe au tamis de ses choix subjectifs, et au filtre de son style d’écrivain ; je ne suis pas déçu, les entrées du dictionnaire font mouche, elles rencontrent ma sensibilité, mes préférences, ma façon d’aborder indirectement les choses, et puis, il y a des couleurs, des anecdotes, des passions. Voilà, ai-je fait le tour de ces préparatifs, un peu singuliers, de voyage ?
Non, pas tout à fait. Il y a quelques semaines je passais rue Soufflot, à Paris, c’est entre le Panthéon et les Jardins du Luxembourg. J’entrai dans une librairie spécialisée dans le droit pénal et le droit international, c’est en plein quartier de la Sorbonne. J’y trouvai le dernier livre de ma collection particulière, « Le Brésil », un livre de géographie, il vient de paraître, c’est d’Hervé Thierry, directeur au CNRS, professeur invité à l’université de Sao Paulo, et c’est super bien documenté, actuel, factuel, bourré de graphiques, de tableaux, de statistiques. Un pur régal littéraire quoi ! Je crois qu’avec Cendrars le poète, c’est ce bouquin que j’emporterai dans ma valise. Mais il y a fort à parier que d’ici là, en dernière minute, tard un soir de juillet 2013, dans l’excitation des ultimes préparatifs pour un long, long voyage, une tout autre configuration de mots, de phrases, de style et de livres n’apparaisse par enchantement entre les chemises, les chaussettes et la trousse de toilette. Cela ne m’étonnerait pas, après tout, le voyage est aussi une source de surprises, et je m’y connais. Je me donne rendez-vous dans quelques mois pour un autre billet.

Post-scriptum: j'évoquais pour la première fois ce projet de voyage dans un billet du 8 juillet 2012 écrit en Grèce, on pourra le lire ici.



Commentaires

  1. Puisque tu sembles en recherche de références, je te propose Chico Buarque. On est loin de l'insouciance du carnaval, mais on reste dans la poésie, autant que je puisse en juger:
    http://www.youtube.com/results?search_query=construçao+chico+buarque&oq=construç&gs_l=youtube.1.0.35i39j0l3.10387.12809.0.14328.8.8.0.0.0.0.128.739.3j4.7.0...0.0...1ac.1.kXcaIhCom9E
    et puisque ton portugais n'est pas encore à la hauteur, voici une traduction:
    http://www.autresbresils.net/spip.php?article1500
    incomplète car C. Buarque a collé à la fin de cette chanson des morceaux d'une autre (Deus lhe pague).
    Bonne écoute, bon voyage.
    PS qui n'a rien à voir: j'ai proposé à Aude de participer aux séances du mardi pour renforcer l'équipe, mais ça ne semble pas suffire.

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  2. merci pour ton intervention Robert... je te souhaite le meilleur!
    Bises à Aude (j'y tiens) tu lui diras :-)

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