Tuesday, 1 January 2013

Look


La radio passe pour la troisième fois depuis ce matin ‘In the Mood’, joué par l’orchestre de Glenn Miller. C’est un des plus grands succès de l’année ; les applaudissements nourris du public s’éteignent pendant que la voix chaude du commentateur revient à l’émission et au fil de l’actualité. Le réceptionniste met l’appareil en sourdine au moment où un client demande à régler sa note.
« Tout de suite monsieur, je m’en occupe. Votre numéro de chambre s’il vous plait ? ». L’homme à qui cette question est adressée se retourne vers une femme assisse qui lui tend une clé. « Merci Suzan » dit-il en prenant la clé de ses mains. « Voilà » précise-t-il au réceptionniste, « chambre 212 ». Il dépose la clé sur le comptoir en bois verni, le caresse du bout des doigts, se redresse légèrement et tout en frisant sa moustache blanche observe une jeune fille blonde assise dans un fauteuil à l’entrée du lobby.
La femme qui lui a tendu la clé, habillée d’un manteau de fourrure, jette aussi un regard distrait vers la jeune fille qui fait semblant de ne pas remarquer les regards posés sur elle et garde les yeux fixés sur un magazine dont elle tourne les pages distraitement.
« Il ne fait pas si froid » pense la jeune fille qui n’arrive pas à se concentrer sur sa lecture, l’attention détournée par la radio, les conversations, les regards ; elle se sent un peu fatiguée, elle a fini son service et traîne dans l’hôtel en attendant l’arrivée du taxi qu’elle a commandé.
« Oui, mais ils repartent à New-York. Il fait très froid là-bas, je n’aimerais pas avoir froid aujourd’hui, ni un autre jour » se dit-elle.
« Voilà monsieur, si vous pouvez vérifier votre note ». Le réceptionniste tend la feuille imprimée qu’il vient de compléter au client qui vérifie rapidement, sort un portefeuille de son veston et règle le montant de la facture ; la jeune fille blonde regarde les billets verts qui passent d’une main à l’autre, puis la femme au manteau de fourrure qui se lève de son fauteuil en poussant son grand corps avec effort. L’homme lui tend son bras sur lequel elle s’appuie, elle se soulève comme tirée par un fil. « Merci Max » dit-elle avec un sourire à l’homme qui avait entretemps enfilé son manteau, et les voilà tous les deux, mari et femme, lourdement habillés, qui s’apprêtent à quitter l’hôtel.
Le réceptionniste a augmenté le volume de l’appareil radio. La voix claire du commentateur du réseau national annonce l’imminence d’un message présidentiel.
Le couple s’arrête alors qu’il allait pousser le tourniquet de l’entrée. L’homme fait quelques pas en arrière, lève la tête et regarde en direction du poste de radio.
La jeune fille est enfin sous le charme des pages en couleur du magazine « Look » dont l’édition de début décembre montre des photos du dernier dessin animé de Walt Disney. Mickey en tenue de magicien tient une baguette avec laquelle il fait bouger un balai. La jeune fille blonde rit de bon cœur en observant cette image.
L’homme et la femme qui écoutent attentivement la radio tournent un regard désapprobateur dans sa direction, mais elle ne remarque plus rien autour d’elle, il n’y a plus de manteau en fourrure qui habille un corps froid et maigre de vieille, plus de froid hivernal à New-York, plus de regards de clients qui l’observent pendant son travail la nuit à la réception de l’hôtel, qui tournent autour de sa beauté, qui font des allusions à la nuit et à sa jeunesse, plus de problèmes d’argent à la maison où elle doit s’occuper de sa sœur, de son jeune frère, suppléer au maigres revenus de son père, plus de corps fatigué le matin quand elle veut rentrer chez elle, dormir, dormir, mais le trajet est si long en bus de Downtown L.A. à San Clemente qu’elle préfère parfois prendre un taxi même si cela doit lui manger une partie de sa paye, il n’y a plus de radio où le Président prononce en cet instant avec colère les mots « Day of Infamy », où les actualités parlent de choses terribles, il y a juste une pleine page en couleur avec la magie du cinéma qui la remplit d’un rêve d’une autre vie possible.

Le taxi se met à klaxonner au dehors.
Elle sort de l’hôtel en se prenant pour un petit magicien qui fait danser les objets inanimés, lance un sort, s’amuse, rit. Le taxi est conduit par celui des chauffeurs qu’elle apprécie le plus, la vie a parfois de bons côtés.
« Bonjour Nolan » dit-elle avec un grand sourire en ouvrant la porte de la voiture.
« Bonjour Wendy » lui répond un beau jeune homme en montrant ses grandes dents blanches.


Edward Hopper, Hotel Lobby, 1943
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Chronique des Carver (work in progress)

Look (publié le 1er janvier 2013)
Tarawa (publié le 17 mai 2012)
La boîte bleue (publié le 17 mai 2012)
Théâtre sur le Pacifique (publié le 25 mai 2012)
Tip (publié le 17 mai 2012)
Le Tunnel (publié le 31 décembre 2012)
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