Friday, 11 January 2013

Mon Canal Cracker de Cœurs


Un quart d'acte à deux personnages.
(Théâtre)

Un rez-de-chaussée d’une maison à l’abandon ; squat, tout est à l’avenant, plancher défoncé, lattes de bois découpées en petits morceaux qui alimentent un brasero au milieu de la pièce nue ; rideaux déchirés depuis longtemps. Un banc, une caisse pour s’asseoir, un matelas et une couverture dans un coin. Des restes de repas, de boissons, vin, canettes de bière. Un radiocassette en état de marche. Une casserole renversée avec deux tiges en métal.

Personnages :
JULIEN: un grand type portant lunettes rondes, pas bien lavé. L’intellectuel qui a fait Sorbonne, a mal tourné à la télévision dans des émissions putassières, et puis s’est retrouvé au chômage, viré pour incompatibilité d’humeur avec le nouveau Ministre de la Culture.
ERNST : un vieux type mal habillé, l’air d’une pauvre cloche, mais les apparences sont trompeuses.

Les personnages arrivent, s’installent sur le banc, sur la caisse. La radio passe les dernières paroles de la chanson « Ma Préférence » de Julien Clerc…. « Par hasard … Elle aime mon incertitude … Par hasard …J'aime sa solitude... »

Julien
Attendez ! S’il vous plait ! Vous passez à l’antenne… dans …. exactement … dix secondes ! Top chrono !

Ernst
Je ne fais que ça, j’attends depuis une heure… j’ai envie de pisser… on peut retarder le début de l’émission?

Julien
Mais taisez-vous à la fin !... Vous attendrez !

Ernst
Pour pisser ? C’est du joli !

Julien
Silence !

 (En chœur ; les deux personnages entonnent un « badabam bam boum » sonnant)

Julien
Chers auditeurs…. Bonsoâââr !!!!
Nous accueillons le Professeur Christian Dodo.… ce soâââr !

(Les deux personnages applaudissent)

Julien
Professeur, vous êtes un grand spécialiste des …

Ernst
…Des questions compliquées.

Julien
Que nous rendons simples pour nos auditeurs… toujours ! Ce soir, une causerie sur … heu… un instant… je cherche dans mes papiers…

Ernst
Sur Jorge Luis Borges.

Julien
Merci Professeur, merci ! Une causerie sur Jorge Luis Borgès. On applaudit le professeur !

(Les deux personnages applaudissent)

Julien
Pourquoi « Jorge Luis Borgès » Professeur Dodo? Je rappelle à nos auditeurs qui ne connaîtraient pas le principe de notre émission radiophonique, la meilleure de toutes les émissions culturelles, « Mon Canal Cracker de Cœurs », que le sujet de l’émission est improvisé juste avant l’antenne par notre invité du jour… C’est formidâââble !

Ernst
C’est très simple, Jorge Luis Borgès, c’est moi !

Julien
C’est vous ?.... Heu… Voyons, vous êtes le professeur Christian Dodo, comment pouvez-vous être ce monsieur Borgès mort en 1986 ? Si j’en crois mon écran et Wikipédia… Merci Internet ! C’est une façon de parler évidemment.

Ernst
Pas du tout, c’est la vérité nue, crue, littérale. Je suis Jorge Luis Borgès, né le 24 août 1899 à Buenos-Aires…

Julien
Et décédé le 14 juin 1986 à Genève ? Allons !

Ernst
Parfaitement, décédé, comme vous le dites, le lieu, la date, sont parfaitement exacts. Rigoureusement exacts. Comme vous me voyez là, je suis mort, et pas mort aussi. Ma vie est ma non-vie qui est un paradoxe vivant et ambulant. Je le dis, je le répète, né à … en … mort à … en… etc.

Julien
Vous m’avez l’air bien portant pour un mort-vivant !

Ernst
Cela n’a rien à voir avec la santé, on peut mourir jeune et en bonne santé, la preuve, ça arrive tous les jours.

Julien
Mais le décès, notifié, dans les livres, sur Internet, partout ! Et la pierre tombale.

Ernst
Ce sont des détails peu intéressants. Parlons de qui je suis.

Julien
Si vous insistez, ce sujet ou un autre après tout…

Ernst
Ah non ! Ce sujet n’est pas remplaçable, je ne suis pas substituable à quelqu’un d’autre ! Si vous voulez qu’on en parle, vous devez accepter ce sujet, c’est le principe de votre émission, vous l’avez dit.

Julien
Ce n’est pas pour rien que vous êtes les Professeur Dodo ! Bien connu, à la faculté, aux hospices, vos affiches de conférence courent les gares de province, les réservoirs, les entrepôts…

Ernst
Ca va durer longtemps votre émission ?

Julien
Mais on vient de commencer !

Ernst
Si on lançait une plage musicale, tenez demandez à votre opérateur, vous n’auriez-pas « Si on chantait ? »

Julien
De Julien Clerc ? Hey d’accord… bonne idée. On lance !

(Julien insère une cassette dans le combi radio. La musique s’élève. Les deux personnages chantent de conserve : « Si on chantait, Si on chantait, Si on chantait, Si on chantait hehe he, lala lala… Si on chantait, lala lala… Si on chantait, Marie dìvine, si on chantait... ». Julien bat la mesure à la baguette sur la casserole.)

Ernst
(s’interrompant)
J’en profite pour aller me soulager. C’est où vos waters ?

Julien
(s’interrompant)
Vous n’allez pas recommencer ! La chanson dure à peine trois minutes et quelques !

Ernst
C’est plus qu’il n’en faut, et ne me faites pas perdre de temps ! J’y vais.

(Julien continue à chantonner tout seul pendant qu’Ernst va faire ses besoins dans le fond de la pièce. La chanson se termine)

Ernst
Pile poil, voyez, pas de souci.

Julien
En direct, c’est ça la radio, Professeur Christian Dodo, vous nous parliez de Monsieur Borgès. Alors, pourquoi Borgès, qui est ce monsieur ?

Ernst
Vous voulez que je vous parle de moi ?

Julien
Ah oui ! Haha ! Toujours le mot pour rire ce cher Professeur…. C’est fantastique ! C’est formidâââble ! On applaudit bien fort.

(Les deux personnages applaudissent)

Ernst
Je peux vous parler de moi puisque je suis mort. C’est ce que disait Borgès à quelqu’un qui l’interviouait. Une intervioue dans les années soixante-dix, je crois, je trouverai plus tard la référence exacte….

Julien
Oh, dans les années…

Ernst
Soixante-dix et quelques, c’était peut-être Roger Caillois qui l’interviouait. Je ne sais plus. Il lui disait ceci, je paraphrase : « Que voulez-vous que je vous dise de moi ? Je ne connais même pas la date de ma mort ! ». Voyez, il avait raison Borgès, on ne peut pas parler de quelqu’un avant sa mort. Enfin, cette même personne ne peut pas répondre à cette question avant sa mort. Après… après évidemment, cela devient possible.

Julien
Après…

Ernst
Oui, c’est une inscription dans les registres, une stèle, et voilà, la mort, ce n’est pas grand chose. L’important vient après.

Julien
Après….

Ernst
Vous vous répétez, ce qui vient après la mort, c’est la vie après la mort. Par définition, que voulez-vous qu’il arrive d’autre que la vie ?

Julien
Mais… heu…  je vois, Professeur Dodo, vous êtes croyant, vous nous parlez du paradis, de ces choses-là.

Ernst
Vous n’y êtes pas du tout ! Les Pères de l’Eglise n’envisageaient pas cette forme de résurrection triviale, celle dont je veux vous parler mais que vous vous obstinez à ne pas comprendre.

Julien
Expliquez nous ! Vous êtes sur « Mon Canal Cracker de Cœurs », l’émission qui vous explique les choses simples. Je veux dire, simplement.

Ernst
Oui, oui… La mort, c’est l’oubli. Borgès est mort, c’est entendu, mais ses livres ne sont pas disparus de la circulation ! Vous avez compris ?

Julien
Ah mais c’est donc bien une façon de parler. Vous nous filez la métaphore. Vous parlez comme Flaubert, « Madame Bovary, c’est moi ! ». Parlez-nous donc de Borgès, Professeur Dodo.

Ernst
Je vais donc vous parler de moi puisque vous insistez. Je vous rappelle que Flaubert parlait d’un de ses personnages de roman, dans mon cas, il ne s’agit pas de cette forme grossière d’identification, puisque je n’écris pas.

Julien
Vous écrivez beaucoup dans la presse, même des livres, vos étudiants…

Ernst
Je parle ici de la littérature, et des romans en particulier. Je n’ai aucune imagination, je ne suis pas bon pour écrire des romans, bien que j’aie essayé dans ma jeunesse… Ecrire un essai sur d’obscurs sujets n’est pas écrire mais radoter. Même si le bouquin devient un best-seller, cela fait toujours un livre de trop. Il y en a beaucoup trop. Ah, le saint retour d’autodafés !

Julien
Vous radotez Professeur Dodo ?

Ernst
Enormément ! Cela m’assure une notoriété, je ne vais pas cracher dessus. C’est une question d’argent, il faut bien garantir sa cantine quotidienne. Que faire alors, me direz-vous, quand on a comme moi, comme Jorge Luis Borgès, le souci de l’économie dans la république des Lettres. Mais je vais vous dicter des cures d’austérité gens peu scrupuleux des lettres ! Vous qui dilapidez le fond de la culture, craignez ma colère ! Allons ! Cela mérite bien une petite défonce en tout bien tout honneur.

Julien
En effet, la pause musicale… A vos armes… Parez !... En joue…. Feu !

(Les deux compères se lancent dans une improvisation de percussions endiablée. Bruits de casserole.)

Ernst
Mon compère, mon ami, mon double, Jorge le Luis, celui qui a pris possession de mon esprit, m’a dit un jour « si tu veux une carte fidèle de la réalité, épouse le territoire, moule ton corps sur les coins et les recoins des vallées, des vallons, des éperons rocheux, des mers et des rivières, il y a mille fleuves qui s’écoulent vers l’océan des pleurs et des amers, des bouches d’ombre qui engouffrent les bateaux, tu sais bien, c’est au fond des mers que les perles de ta mémoire luisent en secret pour des anges couverts d’écailles et des grands yeux ronds pour observer les merveilles de là-bas, tu le sais bien, il faut épouser la vie, les flux et les reflux, tes mots sont des émotions à ciel ouvert, ne laisse pas tes mots à couvert sous les nuages gris, sous la tristesse des lendemains, des pierres tombales, ne regrette rien, non, ne regrette rien… ». Voilà, ce qu’il m’a dit un jour mon ami…

Julien
…. Chers auditeurs, « Mon Canal Cracker de Cœurs » a encore frappé… Moi je pense à la … Cavalerie… Frabadabada…

(Julien appuie sur le bouton « Play » du radiocassette qui joue quelques mesures de « La Cavalerie » de Julien Clerc. Il se lève, quitte la pièce).

Ernst
Le présentateur s’est éclipsé, il est parti pour la Californie des orangers et « des palétuviers qui dorment sous les vents ». Peut-être viendra-t-il, peut-être ne reviendra-t-il pas, il est parti « comme un petit radeau frêle sur l’océan ». Il a ses raisons, je les respecte, je voudrais faire comme lui, mais je suis tenu à ma place, à vous parler, à radotez pour vous auditeurs, qui écoutez, n’écoutez pas, je ne sais, vous pouvez nous appeler, nous envoyer un SMS, un email, poster un commentaire sur notre page Facebook, pour nous dire que vous nous aimez, que vous nous soutenez, mais voilà, il n’y a ni page Facebook, ni adresse email, ni numéro pour nous texter, ou nous parler ; il n’y a qu’un vieux poste de radio qui fonctionne encore avec des piles que je tiens en réserve dans les poches de mon veston, regardez, en voilà une, non, vous ne pouvez pas la voir, mais c’est cela, une pile alkaline, longue durée, avec elle, on va pouvoir encore écouter nos chansons, on va pouvoir chanter avec vous.

(Ernst appuie sur le bouton « Play » du radiocassette. La chanson « Si on chantait » de Julien Clerc résonne dans la pièce. Ernst se lève, sort… La chanson se poursuit pendant que les lumières s’éteignent.)


RIDEAU



Un maître - Jorge Luis Borgès (1899 - 1986)

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