Marilyn Quantique IX


« …  Trois cent jours, j’avais étais engagée pour trois cents représentations, un pot-pourri de mes plus grands succès arrangés pour le public hétéroclite du Spectral. J’avais de la chance : de quoi manger pour un an, et des amis, beaucoup d’amis. La guerre dans le Nord avait provoqué un afflux de réfugiés riches : américains, russes, chinois, français, suisses, saoudiens, omanais, mexicains, l’imbroglio des nationalités. La mégalopole continuait à s’étendre au rythme effréné d’une nouvelle construction par minute dans toutes les directions, et dans le centre le prix du mètre carré avait atteint des proportions cosmiques, un an de salaire d’un cadre moyen d’une multinationale ne suffisait plus à payer une location d’un appartement de cinquante mètres carré pendant un mois, et les prix continuaient à grimper.

… Avec des cash-flows aussi larges que le débit de l’Amazone on pouvait envisager l’avenir. Et le fleuve ne tarissait pas, il gonflait jour à jour, les gens disaient  « les pluies sont bonnes pour nos affaires, laissons venir chez nous les exilés d’El Norte qui est en train d’exploser lentement, laissons-les venir nous inonder de leur bon argent. C’est l’heure de la Croix du Sud. Austral Rules ! » On pouvait entendre ce genre de choses un peu partout de Santos à Guarulhos, et même plus loin, de la Costa Verde à Curitiba ce n’était plus qu’un bouillonnement d’idées nouvelles, de business angels, de startups irriguées par le capital-risque dans les domaines les plus fous, les plus extravagants ; l’axe de la planète passait désormais par l’estado do São Paulo et le drapeau brésilien était solidement planté pour dominer la planète un bon bout de temps.

… Evidemment, je ne comprenais rien, pas grand-chose, à ce qui se passait, je n’étais que la petite sotte décervelée de ma propre légende, la blonde pulpeuse platinée potelée à la bouche et au cul tellement accueillants que les plus grands pontifes, ex-chefs religieux, politiques, savants de tout poil et de tous gabarits n’avaient qu’une envie lorsqu’ils entraient au Spectral : se retrouver le prochain sur ma liste, à poil avec moi, et leur ferronnerie avariée plantée dans les trois entrées de ma libido… Je ne vous choque pas j’espère cher ami? »

Marilyn sirotait tranquillement sa bombeirinha, sérieuse comme la papesse d’une nouvelle religion du sexe qu’elle semblait être devenue. Elle poursuivit après une petite minute de silence que je passai à méditer ses paroles, et son comportement dont j’avais été le témoin depuis que j’avais franchi le seuil de son appartement parlait pour elle mieux encore. Mais je n’étais pas convaincu ; je percevais une large aura d’indétermination autour d’elle, cette Marilyn pouvait basculer dans un autre état à n’importe quel moment. Qui était-elle ?

« Je ne vivais que pour mes spectacles, et tout le reste n’avait pas d’importance. Chaque jour mon défi consistait à placer quelques répliques de l’un ou l’autre grand texte entre mes chansons… Mais, attendez, vous allez entendre ! » Marilyn se leva brusquement. « Non, vous patientez d’abord dans mon canapé moelleux. Une ou deux minutes, je reviens ! Ne partez pas cher ami, vous ne partez pas, n’est-ce pas ? Profitez de la vue splendide. » Je l’entendis glisser sur la moquette de l’appartement, claquer la porte d’une chambre dans les profondeurs du complexe. Oui, qui était cette femme que je traquais depuis quelques semaines ? Et pourquoi m’avait-on confié l’affaire ? C’est Phil qui m’avait appelé, il m’a proposé cette enquête, « de l’or pour toi », il avait dit ça, son chat sur les genoux en fixant la caméra de son ordinateur. J’avais accepté sans hésiter, je n’avais rien à manger, oui, je traversais une mauvaise période, j’avais perdu mon job bien payé, mon appartement, ma femme m’avait plaqué, partie dans un ashram du côté du Havre, ma fille s’était amourachée d’un japonais, partie à Tokyo faire du piano arrangé, et moi je vivotais de petits boulots en m’incrustant chez des copines entre Montmartre et la Butte aux Cailles.

Un froufrou, je l’entendis arriver, en quoi s’était-elle transformée ?

« Et voilà ! » dit-elle pliant les genoux, levant les bras, dans une robe blanche transparente. Je ne voyais que sa cuisse dénudée, le porte-jarretelle attaché aux bas couleur chair, et pour la seconde fois de la soirée j’éprouvai l’irrésistible envie de poser ma main sur son corps. Je me forçai à regarder son visage, et je reconnu l’aigrette de paon de « La Joyeuse Parade » qui ornait sa tête adorablement blonde.

« Marilyn, ne me faites plus un coup pareil ! »
Je bondis. « Mon cœur, petite folle, vous voulez ma mort ? 
- Non chéri, juste votre petite mort … Mais auparavant, appréciez ce spectacle fait pour vous. »

Elle chanta des extraits de son pot-pourri brésilien…
 “After you get what you want, you don’t want what you get” et “We're having a heat wave, A tropical heat wave, The temperature's rising, It isn't surprising, She certainly can can-can.”

… mélangés à des vers de Shakespeare, qu’elle déclamait avec toute la gravité voulue : “Now is the winter of our discontent / Made glorious summer by this sun of York…”

Et d’autres encore…

J’étais sous le charme, sa voix chaude, suave ; la tête me tournait, j’avais abusé du breuvage magique de Marilyn Monroe, j’étanchais ma soif à la fontaine de sa voix qui coulait dans mes veines comme la mangrove s’infiltre dans le sable, fuit la chaleur de serre, rafraîchit la terre veinée des eaux riches de tous les phosphores des tropiques, oui, j’étais la terre et je la voulais pour m’irriguer jusqu’au bout des doigts, dans la moindre ramification de mes nerfs à vifs, je la voulais oui…

Quand elle termina son show avec le monologue de Molly Bloom : “he kissed me under the Moorish wall and I thought well as well him as another and then I asked him with my eyes to ask again yes and then he asked me would I yes to say yes my mountain flower and first I put my arms around him yes and drew him down to me so he could feel my breasts all perfume yes and his heart was going like mad and yes I said yes I will Yes.”

… je ne fus pas surpris, c’était le mot de la fin, c’était le commencement, et je fus dès cette nuit moi aussi transporté par son chant, et ce cantique est pour toi Marilyn. Oui. Oui.

« Mais que s’est-il passé au ‘Spectral’ Marilyn chérie ? Tu ne m’as toujours pas dit ce qui s’est passé. 
- J’ai changé de vie lorsque j’ai rencontré Euston…
- Euston ?
- Euston do Nacimento.
- Qui était Euston ?
- Un pauvre gars du Sertao…
- Mais encore Marilyn ?
- Un assassin. »


(à suivre)


Donald O'Connor and Marilyn Monroe - There's no Business Like Show Business (1954)

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

De Clichy à Laeken