Monday, 11 February 2013

Marilyn Quantique VII


Griffonné à la hâte dans mon carnet noir, journal du 23 décembre

« Bonsoir Christo, je vous attendais ».
Répondant à cette simple invitation, je suis entré dans l’appartement de la star déchue, deux jours avant Noël.

Marilyn se tenait dans le hall d’entrée de son appartement au dix-neuvième et dernier étage d’un complexe donnant sur Central Park West. Il faisait assez sombre chez elle lorsque je suis arrivé et je ne voyais pas bien son visage. Elle se déplaça dans le salon où les silhouettes illuminées des grattes ciels, de l’autre côté du parc, créaient un décor de film comme j’en avais vu tant : la ville lointaine la nuit, à travers les fenêtres immenses devant lesquelles se tenait la silhouette de la belle.  

« Vous prendrez bien un verre ? » Sans attendre, elle disparut derrière son bar, je l’entendais fouiller entre les bouteilles, les ballons, les flutes qui tintaient, une petite symphonie cristalline qu’elle agrémentait de sa voix fluette. « Oh, je ne trouve plus la cachaça, voyez-vous quelque part un flacon de cachaça mon cher Christo ?
- Et cela ne ressemblerait-il pas à… voyons, à cette bouteille à l’étiquette verte sur laquelle il est écrit Leblon? » La bouteille était posée à côté d’un bol de glace pilée et d’un citron vert découpé en huit morceaux sur le comptoir dépoli.  
- Montrez-moi, je fouille encore un peu dans les profondeurs de ce bar. Vous n’imaginez pas comme c’est long. Venez voir. » Marilyn était à quatre pattes derrière son bar, moulée dans la robe rouge de music-hall, fendue sur toute la longueur qu’elle portait au début de « Gentlemen Prefer Blondes », le postérieur proéminent. Elle ondulait légèrement de la croupe. J’en fus sens dessus-dessous. Je ne m’attendais pas à ce genre de réception. « Marilyn, où sont vos dessous ? » failli-je lui demander. Au lieu de quoi je lui tendis la main. « Marilyn, donnez-moi la main, vous avez besoin d’aide pour vous lever je crois. Et j’ai trouvé ce qu’il vous faut. » Elle recula un peu, s’extrayant du meuble et se retourna, toujours à quatre pattes, s’immobilisa pile à la hauteur de la tirette de mon pantalon. Elle remonta le visage vers la lumière du plafonnier, les yeux extatiques, inondée de scintillements dorés qui jouaient dans sa chevelure blonde ; j’y passai la main. Je n’avais pas retiré le large trench coat qui protégeait ma vertu en forte érection. J’imaginai qu’il y avait des voyeurs qui passaient leur temps à espionner l’appartement de Marilyn depuis la rangée d’immeubles de l’autre côté de Central Park, équipés de jumelles télescopiques en zoom maximal. Elle prit ma main, en faisant la moue, vaguement déçue, et se leva. « Vous ne voulez pas retirez votre manteau ? Il fait bien chaud ici » dit-elle. « Le fond de l’air est frais en cette saison, j’ai la peau sensible, mon poil se dresse facilement, merci. Votre cachaça » répondis-je, et je lui tendis la bouteille.
«  Venez. Je vais vous préparer une Bombeirinha de mon invention. Vous n’aurez plus qu’une envie après ça.
- Faire la cour à Lorelei? » Je commençais à me ressaisir, je voulais reprendre l’avantage de la situation.
« Oui, à Lorelei, elle vous a plus Lorelei ? C’était mon rôle… comment dire… le plus sexy ?
- Vous vous êtes habillée ce soir en souvenir de ce rôle manifestement. Oui, je vous aimais bien dans ce personnage de blonde écervelée qui raffole des diamants, mais ce n’est pas mon personnage préféré de vous.
- Ah non ? Lequel alors ? »
Elle avait fini de préparer les deux cocktails et se rapprocha. Je sentais mieux le parfum dont elle s’imprégnait dans sa baignoire par flacons entiers. C’était du grand spectacle ce soir. Juste pour moi ? Mais je ne devais pas oublier pourquoi j’étais-là. Je répondis : « Rose. Dans Niagara. C’est Rose que je préfère.
- Rose est une tueuse. Ne l’oubliez pas. A votre santé cher Christo !
- A votre santé Marilyn. »
Les Bombeirinhas produisaient leur effet. Je retirai mon manteau. C’est vrai qu’il faisait chaud.
« Quelque chose m’intrigue dans votre affaire… 
- Dans mon affaire ? »
Nous nous tenions de part et d’autre du comptoir, elle se penchait vers moi, trempa les lèvres dans son verre, passa la langue sur sa bouche. Je restai concentré sur mon idée.
« Oui, votre affaire. On vous cherche partout, de Las Vegas à Sao Paulo. »
 Elle s’éloigna un peu, songeuse. « Sao Paulo » dit-elle lentement. Elle répéta les trois syllabes, à la portugaise, en accentuant fortement la deuxième et en traînant sur la troisième. « Sao Paulo, Sao Paulo… C’est au ‘Spectral’ que tout avait commencé. »
Elle m’invita à la suivre dans le salon, et là, sa silhouette de théâtre découpée devant les grandes fenêtres ouvertes sur la nuit d’étoiles des spectacles de Broadway, elle se mit à danser dans le silence de l’appartement.

Je finis par demander : « au ‘Spectral’…  mais que s’est-il passé au ‘Spectral’ ? » 
Marilyn s’arrêta de danser, se mit à rire de sa petite voix de chat, puis mi sérieuse, mi amusée, retourna vers le bar se verser une nouvelle rasade de son breuvage verdâtre, me demanda « vous en reprendrez bien une goutte cher ami, j’ai une longue histoire à vous raconter ». Elle m’indiqua le divan installé face aux fenêtres ; les lumières des gratte-ciels de l’autre côté de Central Park dessinaient une géométrie possible de l’amour, et je m’y abandonnai enfin. Elle vint s’asseoir à côté de moi, posa sa main sur mon épaule et me dit : « D’où venez-vous ? C’était au ‘Spectral’ que se retrouvait tout ce qui comptait en espions et femmes fatales dans l’hémisphère Sud, après la Troisième Guerre Mondiale. »

...

(à suivre)


Marilyn Monroe, Niagara (1953), film de Henry Hathaway

Note de l'auteur: "MQ" (Marilyn Quantique) est un feuilleton produit à partir du chaos synaptique et  aléatoire d'un bruit de fond cérébral qui témoigne peut-être d'une activité encore vivante, ou semi-vivante, on ne sait trop, d'un auteur qui a la prétention d'écrire le plus embrouillé des feuilletons du vingt-et-unième siècle. Chaque épisode est écrit sans savoir où on va, mais curieusement, d'un épisode à l'autre, une couleur, une forme, une cohérence se dégagent. Ou est-ce une illusion? Allez savoir!

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